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La Lettre du Groupe E3D n° 1 - octobre 1995
EDITORIAL
La lettre du groupe, publication semestrielle, est conçue comme
instrument de valorisation et de diffusion de la recherche en direction
des partenaires extérieurs (au delà de la seule communauté
scientifique). Ce premier numéro contient, tout d'abord une présentation
de l'équipe E3D et le calendrier des programmes qu'elle organise
cette année.
• La rubrique intitulée Nous avons publié concerne, cela
va de soi, des travaux des membres du groupe.
• Dans A propos de, on proposera soit un commentaire critique
sur un ouvrage paru récemment, hors E3D, soit une réflexion
critique sur un sujet d'actualité, concernant de façon directe
ou indirecte le désarmement, la reconversion des sites militaires,
le développement, et qui aura particulièrement intéressé
l'un d'entre nous qui se chargera alors de sa rédaction.
• Dans la rubrique A l'étranger, le groupe E3D rapportera
ce qui aura retenu son attention dans des revues, des ouvrages, des colloques,
sur la question globale de la reconversion des complexes militaro-industriels.
• Nous avons enfin pensé que l'on pouvait ouvrir une rubrique
aux doctorants où ils seraient invités à présenter
leur travail de thèse en cours. Dans ce numéro, c'est Thierry
Sellin qui présente la sienne. Il va sans dire que cette lettre,
activité transversale, demeure perfectible. Toutes remarques et
suggestions qui permettraient de l'améliorer seront les bienvenues.
Cyrille MEGDICHE
La Défense et le Développement Durable sont deux réponses
à un besoin humain de sécurité.
La Défense, c'est-à-dire le recours à des forces
armées, est le moyen utilisé par les Etats pour assurer l'intégrité
de leur territoire et pour ainsi mettre leurs habitants à l'abri
d'une menace de soumission à une puissance étrangère
ou même de mort collective. Le Développement Durable, c'est-à-dire
un développement qui ne se contente pas d'engendrer la croissance
économique, mais qui en répartit équitablement les
fruits, qui régénère l'environnement au lieu de le
détruire, réduit par là même les tensions qui
résultent d'un développement déséquilibré
et d'un environnement maltraité.
La Défense contribue à une plus grande sécurité
en contenant les tensions, le Développement Durable en les réduisant.
Il s'agit là de deux approches du problème de sécurité.
Le groupe E3D se propose de les étudier l'une et l'autre et d'examiner
plus particulièrement les possibilités de substituer à
l'approche répressive incarnée par la Défense de l'Etat,
l'approche préventive que sous-tend le Développement Durable.
Cet objet d'étude qui s'inscrit pleinement dans le Programme
des Nations Unies pour le Développement (PNUD) devrait permettre
de fédérer trois types de recherches déjà menées
au sein de l'U.F.R de Droit et des Sciences Economiques. - celles portant
sur la fonction de défense à l'oeuvre dans les sociétés
contemporaines ou du passé, - celles portant sur la reconversion
des sites et des industries de défense, - celles portant sur la
définition de processus de développement durable appréhendés
au niveau régional ou planétaire.
Principales caractéristiques du groupe :
1. C'est un groupe de recherche universitaire, pluridisciplinaire,
à dominante navale et maritime.
- . groupe de recherche universitaire Il ne s'agit pas de créer
une nouvelle unité de recherche au sein de l'Université,
mais d'établir une structure propre de fonctionnement sur l'un des
axes de recherche d'un de ses centres actuels.
- . pluridisciplinaire Dans un premier temps pluridisciplinarité
limitée aux disciplines enseignées à l'U.F.R de Droit
et des Sciences Economiques (Droit, Economie et Gestion), à terme
étendue à d'autres disciplines relevant des sciences sociales
(Histoire, Géographie, Sociologie, Psychologie), des sciences physiques
et naturelles (sciences de la mer, du traitement de l'information...) voire
médicales.
- . à dominante navale et maritime Compte tenu du lieu d'installation
du groupe et des centres premiers d'intérêt de ses membres.
2. C'est un groupe ouvert à des non-universitaires
Lieu de recherche mais également d'échanges, de confrontation
d'expériences, le groupe est ouvert aux personnes extérieures
à l'Université intéressées par sa problèmatique
et ses thèmes de recherche et de réflexion. L'ouverture du
groupe à des non-universitaires implique sans doute que soient rappelées
deux règles auxquelles tout groupe à prétention scientifique
- et chacun de ses membres - est tenu de se conformer:
- Le groupe s'interdit toute prise de position partisane ou de circonstance
sur les problèmes de Défense ;
- Quelles que soient par ailleurs leurs fonctions et responsabilités
sociales les membres non-universitaires du groupe participent intuitu personae
à ses activités. Ils s'interdisent dans le cadre de ces activités
à tout prosélytisme politique, syndical, ou religieux.
Les activités du groupe Sous la responsabilité d'un de
ses membres universitaires et en conformité avec son objet, le groupe
: - exerce une activité de recherche, - organise rencontres, conférences
et débats, - assure un service d'information et de documentation.
Les activités pour l'année en cours :
- cours d'économie de la défense (tous les mardis de
17 h 40 à 19 h 10, salle B 002)
- séminaire mensuel
- conférences :
* la reconversion de la sidérurgie
* les nouvelles formes de défense
* activités militaires et pays en développement.
Nous avons publié ...
(ne sont mentionnées ici que les publications traitant des thèmes
Défense, Développement Durable réalisées par
les membres du groupe).
De Penanros Roland (éd.), La reconversion des industries
de l'armement : crise, adaptation structurelle et développement
régional, Paris, La Documentation Française, 1995.
Avec la participation d'Henri Bartoli, Jean Boncoeur, Wladimir Bondariev,
Manas Chatterji, Laure Després, Lloyd Jeff Dumas, Robert Eisner,
Jacques Fontanel, Keith Hartley, Jean-Paul Hébert, Didier Le Morvan,
Marie-Noëlle Le Nouail, Peter Lock, Pierre Maillet, Sergueï Malakhov,
Elvira Nabioullina, Thierry Sauvin, Claude Serfati, Bertrand Warusfel,
Susan Willet.
- En mai 1994, à l'initiative de l'Université de Bretagne
Occidentale et avec le concours scientifique de l'Association des économistes
contre la course aux armements (ECCAR) et du Centre d'économie sociale
(Centre de droit et d'économie de la mer), s'est tenu à Brest
un colloque international sur le thème "La crise des industries
de l'armement et le développement régional". Les
diverses communications présentées à cette occasion
sont réunies dans cet ouvrage.
- A travers les exemples américain, russe, anglais,allemand et
français sont étudiées et comparées les diverses
expériences de reconversion des industries d'armement dans le contexte
de l'après-guerre froide et de remise en cause de la course aux
armements.
- Les différentes stratégies des firmes, l'attitude des
pouvoirs publics, le rôle des complexes militaro-indutriels, les
conséquences sur l'économie des régions concernées
sont analysés afin de répondre à la question centrale
: comment profiter au mieux des "dividendes de la paix" ?
AVANT-PROPOS
A la fin des années quatre-vingt, quand l'empire soviétique
s'est effonfré et qu'a cessé l'affrontement des blocs, le
monde dépensait annuellement pour se défendre près
de 1 000 milliards de dollars ( presque 200 000 francs par seconde)! Après
plus de trente ans de gaspillages faramineux de ressources productives
à des fins guerrières, venait enfin le temps du désarmement
et, avec lui, les moyens - les "dividendes de la paix" - de financer
d'ambitieux programmes de développement humain, une façon
somme toute plus radicale de combattre l'insécurité.
Désarmer pour développer, quel beau projet!
Construire durablement la paix en éliminant la famine, les formes
aiguës de la malnutrition, en fournissant à tous des rudiments
d'éducation, l'accès aux soins primaires de santé
et l'eau potable, tout en préservant l'environnement, cela devenait
possible: le quart des budgets mondiaux de défense devait y suffire.
Aujourd'hui, cinq ans après, l'enthousiasme est passablement retombé.
Si l'on désarme encore, ce n'est que lentement et les retombées
sociales se font toujours attendre.
D'une part le désarmement est loin d'être général.
Délaissés par leur "protecteur" du temps de la
guerre froide, le Japon et les puissances émergentes de l'Asie du
Sud-Est renforcent leur défense. D'autre part, au sein même
de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (Otan), là
où faute désormais d'adversaire à sa mesure, les réajustements
budgétaires auraient dû être importants, ils sont restés
modestes. La plupart des grands programmes d'armement engagés durant
la Guerre Froide ont été maintenus, de même que bien
souvent les budgets consacrés à la R-D militaire. Globalement
en 1993, les dépenses militaires de l'Otan en sont encore au niveau
qui était le leur dix ans plus tôt, au plus fort de la course
aux armements.
Désarmer: l'idée est séduisante, mais sa mise
en application reste une affaire complexe.
Dans un monde affaibli par vingt années de crise, le désarmement
est d'abord ressenti comme un déclin de l'activité et une
perte d'emplois dans les industries d'armement, dans l'armée et
dans tous les secteurs concernés directement ou indirectement par
les dépenses militaires. Dès lors, les résistances
naturelles au changement ne seront levées, une avancée significative
sur la voie du désarmement ne sera obtenue que si une solution crédible
est apportée à ce problème d'activité et d'emploi.
Cette solution passe par la reconversion à des fins civiles des
activités industrielles de défense, elle n'est pas simple
à mettre en oeuvre.
La reconversion des industries de l'armement n'est pas tant un problème
technique qu'économique. Il est toujours possible de transformer
des épées en socs de charrues ... ou en couteaux de cuisine,
tout forgeron dispose de l'outil et de la compétence pour le faire,
le problème est ensuite d'écouler ce nouveau produit.
Reconvertir certes, mais en quoi? Cette question se pose aux différents
niveaux de réflexion économique: au niveau macro-économique
(grands équilibres internes et externes des économies), au
niveau méso-économique (développement sectoriel et
régional), au niveau micro-économique (adaptation de l'entreprise
à son environnement).
Si la reconversion des industries de l'armement est ressentie aujourd'hui
comme une nécessité par la plupart des pays industrialisés,
le contexte dans lequel se pose le problème n'est pas partout le
même ni la façon de le traiter.
D'abord il y a les deux Grands du temps de la Guerre Froide: trente
ans de course aux armements, cela laisse des traces. Déficits records,
délabrement des infrastructures, dégradation des services
éducatifs et de santé pour les Etats-Unis; dérive
politique, chaos économique et social pour l'ex-empire soviétique
ou ce qu'il en reste. Ici sont les besoins de reconversion les plus grands,
les résistances au changement les plus fortes également du
fait de l'influence des complexes militaro-industriels.
Entre les deux, l'Union Européenne et ses Etats membres, contraints
de s'associer pour faire barrage à la suprématie militaire
américaine, mais marqués, chacun par ses valeurs identitaires,
la libre entreprise pour le Royaume-Uni, la réunification pour l'Allemagne.
La France enfin, dans l'Europe mais à part. Une politique de
défense indépendante, une production d'armement sous tutelle
de l'Etat, sans doute un avantage stratégique qui peut, s'il faut
reconvertir, se transformer en handicap industriel.
La reconversion des industries d'armement est aujourd'hui une affaire
mondiale; pour qu'elle porte tous ses fruits il faut que les Etats coordonnent
leurs efforts. Cela passe par la mise en commun, l'étude et la comparaison
des expériences déjà entreprises. Tel était
l'objet du colloque international d'économistes qui s'est tenu à
Brest au mois de mai 1994 et dont le thème était " la
crise des industries d'armement et le développement régional".
Quel que soit le secteur concerné, le textile, les charbonnages
ou la sidérurgie, la reconversion industrielle n'est jamais chose
facile. Sans doute est-ce encore plus compliqué lorsqu'il s'agit
d'industries à finalité militaire. Faut-il pour autant renoncer
à l'entreprendre, et, par facilité, continuer à accumuler
des armes avec le risque d'être tenté un jour de s'en servir?
Organiser à Brest, à proximité du principal sanctuaire
de la force de dissuasion française, un colloque international sur
la reconversion des industries d'armement pouvait sembler a priori une
entreprise vouée à l'échec; pourtant, ce colloque
a bien eu lieu: les articles réunis dans cet ouvrages en sont le
témoignage.
M. N. Le Nouail, T. Sauvin, "Le territoire, un facteur de conversion
des activités militaires ? - le cas brestois" Defence and
Peace Economics. Janvier 1996.
- Cet article a pour objet d'introduire le "territoire" dans
le processus de conversion des activités militaires vers des activités
civiles. Les entreprises engagées dans cette voie se trouvent davantage
exposées à la concurrence internationale. Elles sont donc
soumises à un impératif de compétitivité. L'existence
d'un sentiment d'appartenance au Système Productif Local (SPL) permettrait,
d'une part aux entreprises de renforcer leurs avantages concurrentiels
grâce aux externalités positives créées par
le SPL, et, d'autre part aux établissements et filiales d'accroître
leur degré d'autonomie vis à vis de la société-mère,
autonomie nécessaire à la mise en place d'une stratégie
de diversification ou de conversion d'activité. Une première
partie souligne la nécessaire adaptation des entreprises aux contraintes
de la globalisation (définition de nouvelles stratégies d'entreprise
où la technologie est une variable stratégique). Après
avoir rappelé les principales sources d'efficience d'un SPL, la
deuxième partie révèle la quasi-absence de conscience
d'appartenance des entreprises brestoises au SPL. Bien que non suffisante,
l'intervention des institutions publiques est nécessaire pour revitaliser
le "SPL brestois" et ainsi faciliter le processus de conversion
des activités militaires.
J.P. Hébert, R. de Penanros, "The role of the state
in the french industry conversion" Defence and Peace Economics.
Octobre 1995.
- Il s'agit du texte d'une communication présentée à
la conférence Prométhée sur la reconversion des industries
d'armement qui s'est tenue à Moscou la dernière semaine d'avril
de cette année. L'originilaté du système français
de l'armement repose sur le rôle prédominant qu'il confère
à l'Etat. Analyser ce rôle dans le processus actuel de reconversion
de l'industrie de défense implique d'abord de rappeler l'étendue
et les formes de son ascendant sur ce secteur. Il sera ainsi plus aisé
de comprendre comment l'Etat tient le rôle de régulateur industriel
du système et comment, au sein de ses propres établissements
industriels, par le biais d'une reconversion rampante, il encourage à
la fois la diversification de produits et de clientèle et une plus
grande autonomie pour ses sous-traitants. C'est seulement dans cette perspective
que les procédures actuelles d'aides à la reconversion des
sites et des personnels peuvent se comprendre. Tels sont les points examinés
successivement dans cet article.
R. de Penanros, "Crisis and conversion in the french arms industry
- national and regional aspects", conférence donnée
à Pitlochry le 12 juillet 1995.
- Parmi les principaux pays touchés par la crise des activités
de défense, la France est sans doute l'un de ceux où l'emprise
de l'Etat sur les activités industrielles de défense est
la plus forte, où aussi l'identité régionale, la volonté
de vivre et travailler au pays sont les plus affirmées. Ces particularismes
français marquent le processus d'adaptation à la crise tant
au plan national dans la relation que l'Etat entretient avec la base industrielle
de défense, qu'au plan local, dans la volonté d'intégrer
la reconversion industrielle dans une demande plus globale d'aménagement
du territoire. Ce sont les deux aspects de la crise et de la reconversion
examinés dans cet article.
A propos de ...
SERFATI (Claude), Production d'armes croissance et innovation,
Paris, Ed. Economica, coll. "Approfondissement de la connaissance
économique", 1995, 240 p. 135 F.
- L'analyse économique des dépenses militaires et de la
production d'armes en France n'est pas chose aisée, en raison de
la confidentialité des documents ("raison d'Etat oblige"
!...) et du peu d'études universitaires. S'appuyant sur la notion
de méso-système de l'armement français, c'est-à-dire
"les modalités d'organisation de l'ensemble des relations -
marchandes et non marchandes- entre les agents" d'un même secteur,
ce livre analyse l'impact de la production d'armes sur la croissance et
la formation de capital de longue période, sur le système
industriel et d'innovation nationale, et sur la stratégie et le
comportement des groupes à spécialisation militaire. Il s'agit
selon nous d'un livre fort intéressant et bien documenté,
traitant d'un thème qui mériterait d'être approfondi
et qui devrait inspirer d'autres travaux en économie industrielle.
A l'étranger
• La conférence annuelle de l'ASI (Institut d'études avancées)
de l'OTAN avait pour thème cette année "Les stratégies
de conversion du secteur de la défense". Elle s'est tenue
au début de l'été à Pitlochry en Ecosse et
a réuni une centaine de scientifiques des différents pays
de l'OTAN, mais aussi d'anciens et nouveaux pays de l'ex bloc de l'Est.
L'objectif de cette conférence était d'explorer les stratégies
internationales susceptibles de stimuler l'application au domaine civil
des technologies actuellement à l'oeuvre dans le secteur de la défense.
Le groupe E3D était présent à cette conférence.
Roland de Penanros y a présenté une communication sur le
thème "crise et reconversion des industries d'armement en
France - aspects nationaux et régionaux". Les travaux de
cette conférence feront l'objet d'une publication de l'OTAN dont
la sortie est prévue pour le début 1996.
• A noter la sortie aux presses universitaires de Cambridge de "The
economics of defense" livre écrit par l'américain
Todd Sandler et l'anglais Keith Hartley - l'un des intervenants au colloque
de Brest de l'an passé et éditeur de la revue "Defence
and Peace Economics". Dans le droit fil de la pensée néo
libérale, cet ouvrage qui prend en compte les acquis les plus récents
de la recherche en matière de défense et d'industrie d'armement
est amené à devenir rapidement l'une des références
en matière d'économie de la défense.
• The Technology Reinvestment Project (TRP) ARPA 3701 North Fairfot
Drive - Arlington Virginia 22 203-1714
Durant l'été, l'ARPA (Advanced Research Projects Agency)
du département de la défense (DOD) a rendu public un fort
intéressant rapport concernant les technologies à double
usage : The Techology Reinvestment Project (TRP). Ce rapport témoigne
d'un changement radical d'orientation du DOD en matière de politique
de Recherche - Développement, le DOD ne peut plus aujourd'hui continuer
à se payer le luxe d'entretenir à grands frais une recherche
à finalité militaire. De plus en plus il lui faudra s'engager
dans des actions de partenariat avec le secteur commercial afin d'infléchir
les projets de recherche civile dans un sens utile aussi aux besoins de
la défense. C'est désormais pour le DOD la voie à
suivre pour continuer à disposer d'une technologie militaire de
pointe dans un contexte de contraction budgétaire. Les lignes de
cette nouvelle politique établies, ce rapport présente les
principales opérations de recherche que le DOD envisage de mener
en partenariat avec le secteur privé au cours des années
1996-1997 ; un inventaire riche d'enseignements ...
"Les Socialistes et la Défense Nationale sous la Vème
République" (1971-1996)
"Jamais il ne fût plus vrai que le destin de la France est
lié à sa puissance militaire". Cette affirmation du
Général De Gaulle le 31 décembre 1961 démontre
que dans les lignes politiques directrices de son action entreprise en
1958, la politique militaire devait compléter la refonte globale
du système constitutionnel français. Les objectifs du fondateur
de la Vème République entendaient faire échapper le
pays au "syndrome Albert Lebrun". La constitution se devait d'établir
une répartition juridique qui faisait du chef de l'Etat le point
d'ancrage de la "légitimité profonde". La répartition
de type horizontal du pouvoir entre un Président de la République
en charge de l'essentiel et un Gourvernement conduisant les affaires du
pays devait selon l'expression du doyen Vedel opposer dans l'abstrait la
Politique avec une majuscule à la politique avec une minuscule.
Dans ce contexte, la notion de politique de défense peut paraître
très ambigüe. Le maintien de la France au rang international,
qu'elle veut faire sien, ainsi que la garantie de son indépendance,
ont de tout temps fait l'objet des soins vigilents de ses dirigeants.
Pour la Vème République, la finalité de l'utilisation
de la dimension militaire a tou-jours été conçue en
rapport à des buts politiques. La possession de l'arme atomique
qui entraînait cette exclamation du Général en 1961
démontre que d'emblée elle fût conçue comme
un instrument poli-tique. Symbole régalien sur le plan interne,
permettant de se détacher de l'analyse stricte des textes constitutionnels
pour une pratique biaisant le partage des compétences entre les
pouvoirs publics. Instru-ments de puissance sur le plan externe, face à
un adversaire potentiel, mais surtout moyen d'autonomisation d'une Alliance
Atlantique contraignante et moyen de maintenir une supériorité
au moins poli-tique, face à l'Allemagne dont on anticipe la puissance
retrouvée. Les objectifs n'ont guère changé, le "rang"
de la France préoccupe toujours autant les présidents. L'objectif
militaire -au delà du débat, sur les essais nucléaires
et l'objet même de la dissuasion nucléaire- poursuit un but
politique, rappeler que la mainmise présidentielle sur le secteur
militaire confirme le rôle essentiel que s'attribue tout nouvel élu
: être réellement le centre du pouvoir. Les socialistes n'échapperont
en rien à ce tropisme constitutionnaliste. En pleine bataille des
Euromissiles M. Mitterrand déclare :"Je suis, par la constitu-tion
et par le vote des français, le garant de l'indépendance
nationale et de l'intégrité du territoire et je remplis la
fonction de chef des armées (...) la pièce maîtresse
de la stratégie de dissuasion en France, c'est le chef de l'Etat,
c'est moi. Le reste, ce sont des matériaux inertes". Pourtant
les prises de position passées du chef de l'Etat les déclarations
ambigües et vaguement neutralistes du parti socialiste laissaient
entendre qu'une éventuelle prise en charge du gouver-nement de la
République pouvaient conduire à une rupture avec la pratique
et les concepts gaulliens. Les socialistes lors de la refon-dation d'Epinay
en 1971 étaient tributaires de paradigmes idéolo-giques qui
ne pouvaient que les mener vers une stratégie de rupture doctrinale.
Internationalisme, antimilitarisme, pacifisme faisaient que la nature de
l'armée et le rôle de la défense devaient a priori
être remis en cause. Restait cependant la critique Jaurèsienne
du "paci-fisme défaitiste", signe indubitable des démocraties
incomplètes qui retenait certains socialistes, et non des moindres,
de développer face à la guerre des comportements intrinsèquement
irrationnels, les pous-sant psychologiquement à rechercher et concevoir
un monde de paix. Le contexte international, l'atlantisme du futur chef
de l'Etat, sa conviction inébranlable que le rapport aux Etats-Unis
ne peut être que le socle de la politique de la France, ne pouvaient
que remettre en cause la fonction rationnaliste réhabilitée
et assurée par les gaullistes. La campagne présidentielle
de 1965 allait entamer l'évolution révisionniste. La longue
cure d'opposition fait que l'on entrevoit au sein du Parti une réflexion
qui va de plus en plus rechercher une réelle stratégie de
conquête du pouvoir. Mais dans un premier temps le nouveau PS va
devoir se réaffirmer l'héritier d'une tradition démocratique
et recherchant un ancrage à gauche, il proposera une stratégie
de rupture. Sur le plan de la Défense Nationale, la radicalisation
du discours sur la critique des structures et l'organisation peu efficiente
des diverses composantes de la défense, cache mal la conscience
des "opinion leaders" au sein du Parti, que la nécessaire
réflexion approfondie sur l'état de la société
militaire doit déboucher sur l'hypothèse d'une arrivée
de la gauche au pouvoir, à travers un processus d'alternance institutionnelle.
L'alternance accomplie sans grande difficulté en 1981, le régime
allait connaître ses ultimes consolidations. Le ralliement difficile
des socialistes à la Vème République n'allait en aucun
cas les empêcher d'occuper pleinement le pouvoir et d'utiliser les
mécanismes constitutionnels, contribuant ainsi à leur renforcement.
La conception d'équilibre du pouvoir reste toute gaullienne chez
le premier président de gauche. Les institutions "n'étaient
pas faites à mon intention, mais elles sont bien faites pour moi",
la mainmise présidentielle sur le secteur militaire confirme, souvent
au mépris des textes, mais en conformité avec la tradition
constitutionnelle française depuis 1958, que le rôle du Président
de la République reste prééminent en temps que chef
des armées et conducteur des direc-tions générales
de la Défense Nationale. Ce faisant, M. Mitterrand assure pleinement
l'orientation présidentialiste du régime et confirme la hiérarchie
des fonctions présidentielles et gouvernementales. La stratégie
nucléaire va continuer de prôner une dissuasion du faible
au fort garante de l'indépendance nationale tout en refusant à
l'instar des superpuissances les moyens d'une riposte adaptée au
niveau de l'agression. L'ambiguïté sur ce point reste intrinsèquement
liée au discours politico-stratégique du pouvoir socialiste
car une conception absolue du principe de souveraineté, traduction
du concept intangible de "sanctuaire national", implique l'acceptation
d'une position totale d'autonomie difficilement conciliable avec certaines
nécessités élémentaires d'une vraie politique
de sécurité, constamment rappelées par l'affirmation
de l'unité de l'espace stratégique européen. L'outil
de défense reste performant au gré des engagements des lois
de programmation, mais ces dernières sont le reflet d'un appauvrissement
continu des forces conventionnelles principalement touchées par
la politique de rigueur budgétaire. Les cohabitations remettent
partiellement en cause une théorie du domaine réservé
qui ne correspond en rien à la lettre de la constitution. Tout et
son contraire a été dit sur l'imprécision du droit
et la suprématie du chef de l'Etat, en violation de l'inspiration
parlementaire des articles 20 et 21, dont la rédaction n'implique
pas spécialement une interprétation controversée.
Il n'en demeure pas moins que le bon fonctionnement d'un système
hybride s'est imposé sur la base d'un consensus implicite de l'ensemble
de la classe politique. Une cogestion obligée va devenir la règle
rapprochant ainsi la lettre des textes constitutionnels d'une pratique
institutionnelle, où tout homme politique responsable ayant vocation
à accéder aux plus hautes responsabilités doit jouer
le jeu. Aussi paradoxal que cela puisse paraître les cohabitations
ont en réalité consacré la théorie du domaine
réservé, même si certains socialistes lui préfèrent
la notion de domaine partagé. Les conjonctures internationales,
de la Guerre du Golfe à la Yougoslavie, en passant par la réflexion
sur la future politique extérieure et de sécurité
commune, ont été les meilleures preuves de la capacité
d'adaptation d'un système constitutionnel où la coutume accorde,
selon l'expression du comité Vedel, au chef de l'Etat une indéniable
"primauté". Cependant, sur le strict plan militaire, l'évolution
de notre système politique a généré des pesanteurs
dont le nouveau livre blanc en est la plus claire traduction. Ce "fils
adultérin de la cohabitation", aux dires de M. Jacques Baumel,
démontre que sur le plan de la défense, logique constitutionnelle
et logique militaire peuvent conduire, dans un monde mouvant et violent,
à différer des décisions nécessaires qui font
que si l'évolution des techniques militaires conditionnent le pouvoir
politique, ce dernier influence de manière essentielle un processus
décisionnel politico-militaire, pouvant donner, au sens de l'article
5 de notre constitution, une conception de l'arbitrage réfutant
l'adage "arbitre ne peut mal faire".
Thierry Sellin
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