Défense

La Lettre du Groupe E3D
n° 10 avril 2000

 

EDITORIAL

" Crédibilité"

Le modèle européen, au-delà des ambiguïtés fondamentales qu'il véhicule, permet de rendre possible des reformulations permanentes, à la fois du contrat juridique originel, mais aussi, des politiques propres ou partagées qui furent l'espace de construction de la "Communauté", pour devenir partie intégrante du processus de constitution de 'l'Union". Il est symptomatique, qu'au moment où le débat entre pro et anti-européens se réveille en France, à mesure que l'on s'approche de la présidence Française de l'Union européenne (1er juillet 2000), et alors que la vague "Fisher " submerge les contingences, et force à la pertinence l'expression des valeurs diverses, le fer de lance de l'euroscepticisme, à savoir le Royaume-Uni, décide de franchir le Channel-rubicon en annonçant sa participation à un important programme de commandes d'armement qui renforce singulièrement "l'option européenne", face à la solution atlantiste.

En privilégiant le choix du missile air-air Meteor de Matra Bae Dynamics et la commande de 25 avions de transport militaire A 400M d'Airbus, Londres donne un gage, qui peut s'avérer déterminant, à l'Europe de la défense d'abord, et par voie de conséquence, un encouragement fort aux industriels européens de l'armement. Ces derniers peuvent voir, dans cette prise de décision, les premiers fruits des restructurations-fusions entamées il y a quelques années. Une fois de plus, il faut rendre hommage au premier ministre britannique, qui depuis le sommet Franco-Britannique de Saint-Malo, en décembre 1998 a su ouvrir de réelles possibilités au cadre naissant d'une politique de sécurité et de défense commune, qui ne disposait ni de moyen concret ni de capacité propre.

Ainsi, perçoit-on une esquisse réaliste de ce que peut être un "noyau dur" en la matière. Significative est aussi la réaffirmation, constante depuis l'arrivée de Tony Blair au pouvoir, que le dossier de la défense est aujourd'hui, en toute hypothèse, l'un des dossiers prioritaires que l'Union doit impérativement "crédibiliser" (l'expression est de M. Blair en personne), dans la phase de développement actuelle de l'Union. Les représentations symboliques n'ont de sens réel que si la maîtrise du concret conforte la globalité abstraite. Le contrat politique doit indiscutablement se nourrir à l'impératif du rationnel.

Thierry Sellin

 

Globalisation et primat de la dimension financière

L’impératif de compétitivité globale, c’est-à-dire coût et hors coût, amène les firmes à définir de nouvelles stratégies d’entreprise où la dimension financière occupe une place prépondérante. L’une des grandes caractéristiques du processus de globalisation est la diffusion des pratiques financières à la dimension productive, c’est-à-dire à la stratégie et à l’organisation des firmes. Plusieurs constats confortent cette idée selon laquelle il y aurait une financiarisation de l’économie réelle.

1- l’accélération de la vitesse de réaction de l’entreprise. Les entreprises, dans un environnement très concurrentiel, s’efforcent de réduire leurs délais de réaction. Aujourd’hui, pour remporter ou accroître ses parts de marché, il faut être la première pour bénéficier d’une rente de monopole qui ne peut être que temporaire. Se développe alors une véritable compétition par le temps qui rentre d’ailleurs dans la compétitivité hors coût.

2- Le raccourcissement du cycle de conception et de vie du produit se justifie par rapport à cet objectif de réduction des délais de réaction.

3- De nouveaux modes d’organisation du travail se développent au sein des entreprises. Celles-ci s’efforcent de substituer aux pratiques fordiennes des principes " toyotistes " où l’autonomation (polyvalence des facteurs de production) et le juste à temps sont les deux grands piliers [Coriat, 1991]. La polyvalence des facteurs de production, travail et capital autorise la différenciation et la diversification des produits tout en contenant les coûts de production. L’entreprise améliore non seulement son taux de profit mais aussi sa compétitivité coût (diminution du nombre de travailleurs puisque ceux-ci assurent désormais plusieurs tâches et augmentation de la productivité du travail) et hors coût (qualité et différenciation des produits). Enfin, le juste à temps répond à un double objectif : diminuer les coûts de production (baisse des coûts liés à l’immobilisation) et accroître la réactivité de l’entreprise.


4- La forte mobilité des activités (désengagements et engagements dans différents domaines) rappelle les arbitrages que font les financiers lorsque ceux-ci gèrent leurs portefeuilles de titres financiers. Tout se passe comme si l’entreprise disposait d’un portefeuille d’activités productives. C’est dans cet esprit que se sont développées des stratégies de recentrage sur le métier de base. Le métier correspond à une ou un ensemble de compétences détenues par les acteurs de l’entreprise. L’objectif de l’entreprise est de valoriser ses compétences en se positionnant sur différents domaines d’activité. Qui dit recentrage, implique nécessairement une sélection de compétences au sein de l’entreprise et par conséquent, un arbitrage engendrant l’externalisation et/ou l’abandon de certaines compétences matérialisées dans différentes activités qui, autrefois, étaient prises en charge par l’entreprise. Ce processus de recentrage rentre dans le cadre d’une stratégie de rationalisation de la production. L’entreprise se désengage, dans un premier temps, des activités qui n’entrent pas en cohérence avec le métier de base pour s’inscrire, dans un second temps dans une stratégie de diversification cohérente avec les compétences sélectionnées. Evidemment, cette stratégie d’entreprise fondée sur la production et l’exploitation de la connaissance implique une multiplication des accords de coopération inter entreprises portant sur la R-D et des opérations de fusion/acquisition afin de capter rapidement des compétences complémentaires aux métiers de base. De même, émergent des firmes nomades qui entretiennent des relations avec les acteurs du territoire d’accueil mais qui peuvent fort bien le quitter compte tenu d’une part de la volatilité de leurs besoins et, d’autre part, de l’introduction de nouvelles technologies dans le processus de production pouvant remettre en cause l’avantage comparatif du territoire d’accueil. L’entreprise qui possède une certaine mobilité détient une relation de pouvoir sur autrui et plus particulièrement sur les acteurs sédentaires (fournisseurs et sous traitants par exemple). Aujourd’hui, le mobile est susceptible de faire pression sur l’immobile[Boltanski et Chiapello, 1999, p.453-461]. En fait, nous sommes dans une situation contradictoire. D’un côté, pour répondre à l’impératif de compétitivité globale, l’entreprise doit réaliser d’importants investissements matériels et immatériels dont les résultats s’inscrivent dans le temps long et, d’un autre côté, l’incertitude et l’acuité de la concurrence amènent l’entreprise à privilégier une logique industrielle fondée sur la maximisation de la rentabilité à court terme, une logique le plus souvent impulsée par les investisseurs institutionnels (Fonds d’investissement collectif et Fonds de pension) [Imbert, 1999].

Ces principes révèlent " la volonté d’introduire dans la gestion de la production la même capacité de réaction et d’adaptation aux variations du marché que dans la gestion d’un portefeuille d’actifs financiers " [Michalet, 1999, p.38]. En fait, la dimension productive se trouve de plus en plus pilotée par la dimension financière comme l’atteste la diffusion, au sein des grandes entreprises, des principes du gouvernement d’entreprise, une appellation pourtant ô combien démocratique !

Thierry Sauvin

Bibliographie

Boltansky L, Chiapello E (1999), Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard

Coriat B (1991), Penser à l’envers, Bourgois

Imbert P.A (1999), " Tous les pouvoirs aux fonds de pension ? ", Contre la dictature des marchés, Attac, VO éditions

Michalet C.A (1999), La séduction des nations ou comment attirer les investissements, Economica

 

"La Grande-Bretagne, contributeur déterminant de la dimension défense de la P.E.S.C ?"

Il est des signes qui ne trompent pas. Le dépit affiché par le porte-parole du Pentagone, Kenneth Bacon, en commentant, le 17 mai, la décision britannique d'acheter des armes européennes, au détriment de celles proposées par les Américains, était à la hauteur des espérances du lobbying insistant, effectué depuis des mois par tout ce que l'establishment politico-militaire compte comme personnages influents, de Bill Clinton à William Cohen. Rien n’y fit, et l’option européenne parait, telle qu’en elle même, comme un choix emprunt du pragmatisme habituel, cher à nos voisins d’outre-Manche. Cependant, cette option s’avère aussi être politique, car capable de conforter l’interdépendance dans un domaine où la Grande-Bretagne n’a jamais été inactive, alors que les reproches concernant d’autres politiques propres ou partagées de l’Union, la monnaie entre autre, s’appréhendent à travers le filtre de l’individualisme exacerbé, confinant cet acteur majeur à la solitude, voire à l’enfermement.

Engagement européen

D’aucun sont prêts à y voir un paradoxe supplémentaire de la Grande-Bretagne, dans le cadre de sa conception particulière de la politique européenne. L’analyse est un peu courte, car elle fait fi de la volonté affichée depuis le sommet de Saint-Malo de constituer un cadre légitime au sein duquel les forces armées britanniques prendraient une part déterminante, renforçant par là même, le coeur de la défense européenne, en conformité avec le concept d’identité européenne de sécurité et de défense ( I.E.S.D) développé dans le cadre de l’Alliance atlantique. C’est le sens de la déclaration de Geoffrey Hoon, le ministre de la Défense: "La commande globale que nous avons choisie est la preuve évidente, pour nos partenaires de chaque côté de l’atlantique, de notre engagement à renforcer les capacités de défense européennes ".

Réflexion, sans doute difficilement perceptible pour l’esprit cartésien sensé nous caractériser, mais qui ne l’est point chez les Britanniques qui font leur, la volonté de l’union européenne d’être capable de mener réellement des opérations militaires. Il est déterminant, à leurs yeux que les européens renforcent leurs capacité militaires, ne serait-ce que du fait de la fatigue éprouvée par les alliés américains vis-à-vis du manque d’empressement des européens à pratiquer le " burden sharing " d’une défense collective. Sans compter une certaine incompréhension, teintée d’impatience légitime, lorsqu’il sont appelés à suppléer leur alliés européens sur des terrains, qui, géopolitiquement, devraient les voir concernés au premier chef.

L'analyse de la Strategic Defense Review britannique, démontre parfaitement quels modèles conceptuels sont prioritaires dans le cadre des évolutions concernant la mise en place de forces plus durables, mobiles, capables d’un déploiement rapide et flexible. Deux propositions sont systématiquement mises en avant. celle de la professionnalisation plus poussée et celle des investissements plus conséquents. Concernant la première, le modèle britannique est sans aucun doute, le plus performant en Europe. Quant à la seconde, l’unilatéralisme atlantiste des années passées peut être assoupli, car, outre le fait que les gouvernements européens éprouvent des difficultés à aligner leurs forces sur les performances high-tech de leurs alliés Américains ( pour des raisons autant techniques, financières que politiques), tous les gouvernements désirent, dans le domaine militaire, dépenser mieux. La course à l’interopérabilité n’est pas seulement unidimentionnellement stratégique et opérationnelle, elle doit s’analyser, bien entendu, en terme technologique. L’émiettement financier et industriel n’est plus supportable et doit être rationalisé. Sans doute, les Britanniques privilégient-ils, dans ce domaine, l’état modeste, mais peu importe, ils rejoignent, au moins indirectement, les Français, pour lesquels, il devient de plus en plus difficile de mener de front une multitude de programmes majeurs. Peut-être convient-il de stopper cette fuite en avant industrielle " tous azimuts"! Pour Geoffrey  Hoon: " une politique de commande d’armement intelligente implique que chaque livre sterling compte ". Soit ! Comment s’insurger contre, à partir du moment où la convertibilité de ces livres se fait en euro (faible) et non en dollars US (fort)... C’est ainsi que sur cinq milliards de livres (8.26 milliards d’euro) de programmes de commande, l’Europe se taille la part du lion (indubitablement Britannique).

Le groupe Franco-Britannique Matra BAe Dynamics, engrange, une commande de missiles air-air Meteor (BVRAAM-Beyond Visual Range Air to Air Missile), pour 800 millions de livres, destinée à équiper les 230 avions de combat Eurofighter. Par ailleurs, en déclarant que "les besoins du Royaume-Uni en matière de transport de troupes seront servis par l’Airbus A-400, à partir de la dernière partie de la décennie", M Hoon prévoit d’en acheter, dans un premier temps, 25 exemplaires (pour, 3.5 milliards de livres). Incontestablement, le signe est fort, car le Royaume-Uni n’a pas retenu le choix du missile ERAAM-plus, proposé par le groupe américain Raytheon et qui équipe l’armée américaine (Amraam). De même, en choisissant le futur Airbus, Londres écarte le C-130 de Lockheed, son concurrent direct. Cependant, en attendant, le Ministre de le Défense, a annoncé acquérir en leasing, quatre cargos lourds C-17 Globemaster de Boeing.

Opportunité

Incontestablement, nous assistons à une certaine disparition de la religion atlantiste, comme valeur unique de référence pour les Britanniques. Londres démontre ainsi une volonté nouvelle par laquelle elle entend ne pas rester en dehors de la construction de l’Europe de la défense. Dans la nouvelle architecture qui se construit graduellement, les options politiques et/ou industrielles seront les gages d’une participation objective à la construction et à l’évolution de l’institutionnel. De ce fait, le Royaume-Uni entend prendre sa place, en temps que " leader ". Outre Saint-Malo, le mouvement était aussi perceptible à travers l’ampleur de la contribution britannique, à la force de maintien de la paix " joint Guardian " au Kosovo (presque le double des participations américaine et françaises). Ainsi, la rhétorique abstraite de la période Maastricht-Amsterdam semble dépassée, au moins dans le cadre d'évolutions précises. L'Union européenne ne pourra assumer ses responsabilités qu'en réalisant son autonomie, à la fois sur le plan des forces militaires, mais aussi des capacités et des instruments industriels de plus en plus binationaux ou multinationaux..

A ce titre, la décision des britanniques favorisant le Meteor, va permettre de lancer un programme, dont on est déjà conscient qu'il devra équiper, au moins, six armées de l'air du vieux continent: celles du Royaume-Uni, de l'Allemagne, de l'Italie et de l'Espagne (Eurofighter), ainsi que de la France (Rafale) et de la Suède (Gripen). Soit plus d'un millier d'avions de combat européens de quatrième génération. Sans compter, les possibilités qui s'ouvrent ainsi à l'exportation. Comme le souligne Fabrice Brégier, PDG de Matra Bae Systems: "C'est un acte fondateur. C'est la première fois que six pays européens se mettent d'accord au même moment sur l'acquisition d'un armement européen commun de souveraineté". Concernant l'enjeu européen, le choix de l'A-400M d'Airbus, permet d'affirmer une viabilité du projet réellement crédible (ce qui ne veut pas dire, qu'a ce stade, il soit définitivement décidé), puisqu'aux 220 unités potentielles prévues par les sept pays d'origine (dont la France et l'Allemagne), la commande britannique, une fois finalisée, peut laisser entrevoir la barre des 300 appareils (Airbus estime à 180 exemplaires le seuil de faisabilité).

En faisant de tels choix, la Grande-Bretagne fait montre d'une ouverture réelle vis-à-vis des européens. Cependant, le choix annoncé reste conditionné à des réserves classiques de coût et de délai, mais aussi, au fait que les britanniques opèrent ainsi un retour surprenant auprès du couple Franco-Allemand EADS. L'isolement de Bae Systems n'est donc pas aussi définitif et absolu qu'il paraissait l'être il y a peu. A l'évidence, la faisabilité des grands projets européens d'armement repose sur Londres. C'est ainsi que Bae Systems devrait se voir confier 35% à 40% du développement du programme Meteor.

Ainsi, apparait-il que l'européanisation in concreto de l'Europe de l'armement se réalise d'autant mieux qu'elle s'accomplit au niveau européen, du moins dans ce cadre que l'on peut qualifier de noyau dur des industriels. Un tel impératif est sans doute le gage d'une effective faisabilité. En matière militaire, Londres fait par là même savoir, qu'elle ne juge pas sa marginalisation opportune. De là à penser que le gouvernement de Tony Blair considère qu'il devrait en être ainsi dans le domaine de la monnaie... Quels meilleurs exemples de la géométrie variable de L'Europe...

Thierry Sellin

A propos de …

Military industrial conversion, Special issue – International Regional Science Review, vol 23 n°1, janvier 2000.

La célèbre revue américaine vient de consacrer sa première livraison de l’an 2000 à une étude régionale de la reconversion des industries de défense. Au travers de sept articles écrits par des auteurs de différentes nationalités, ce sont 18 régions à forte dépendance militaire de 8 pays d’Amérique du Nord et d’Europe qui sont examinées.

Les dix huit régions étudiées

Pays

Région

Industries de défense

Allemagne

Brême

(25 000)*

Construction navale,

aérospatiale, électronique

Belgique

Wallonie

(21 600)

Armes légères et munitions,

aéronautique

Etats-Unis

Hampton Roads

(45 000)

Los Angeles

(265 000)

Long Island

(57 000)

Saint-Louis

(41 000)

Seattle

(130 000)

Construction navale

Aérospatiale, électronique

Aérospatiale, électronique

Aérospatiale

Aérospatiale

France

Ile de France

(70 000)

Brest

(10 000)

Aérospatiale, électronique

Construction navale, électronique

Hongrie

Szekesfehervar

(20 000)

Electronique

Italie

Abruzzes

(300)

Lombardie

(17 000)

Toscane

(3 000)

Electronique

Aérospatiale, électronique, artillerie

Electronique

Pays Bas

Zeeland

(1 000)

Construction navale

Russie

Nivjni Novgorod

(200 000)

Novosibirsk

(170 000)

Saint-Petersbourg

(370 000)

Construction navale, aéronautique

Aéronautique, électronique

Construction navale, électronique

Aérospatiale, ingénierie nucléaire

Slovaquie

Martin

(16 000)

Armement lourd (chars)

* emploi estimé dans les industries de défense

Tant par la richesse des informations fournies que par la diversité des situations prises en compte (diversité à la fois dans les contextes politiques et économiques, dans les statuts et les secteurs d’activités des entreprises), ces études constituent un échantillon unique pour une analyse comparative des procès de reconversion. C’est à cet exercice difficile que s’emploient dans un article de synthèse The regional role in Post Cold-War military industrial conversion Michael Brzoska et Ann Markusen, les co-éditeurs de ce numéro spécial. Ce sont les principaux enseignements de cette étude que nous reprenons ci-après.

  1. La reconversion, une affaire d’abord régionale

Les opérations de reconversion peuvent être conduites au niveau national, régional, ou à celui des entreprises. Le niveau d’intervention le mieux approprié est le niveau régional, et ceci pour trois raisons principalement :

- Les acteurs régionaux sont les mieux placés pour intégrer toutes les dimensions du problème, pour apprécier et tirer le meilleur parti des forces économiques, politiques et culturelles présentes sur place.

- C’est au niveau régional que pourront être le mieux pris en compte les intérêts multiples concernés par la reconversion, que pourront être mises en œuvre des stratégies de valorisation de ressources spécifiques au travers notamment du financement de start ups ou/et de plans de recyclage des travailleurs de la défense.

- C’est au niveau régional que se manifeste la plus forte volonté de reconvertir.

De fait, souvent par défaut, ce sont les régions qui ont assuré au cours des dix dernières années l’essentiel des opérations de reconversion.

Les priorités des Etats étaient ailleurs (réduction des déficits publics aux Etats-Unis, passage à l’économie de marché pour la Russie et les autres pays de l’ex bloc de l’Est, réunification de l’Allemagne…). Les participations financières des Etats à la reconversion –lorsqu’il y en a eu- ont été menées de façon désordonnée (multiplicité de canaux administratifs de financement peu coordonnés entre eux) et rarement sur la base d’une approche explicitement régionale d’attribution des fonds. Le programme KONVER initié par l’Union Européenne est sans doute le seul cas où les fonds ont été attribués sur la base de projets régionaux…mais KONVER c’est peu de chose, tout au plus 0,5% de l’ensemble des fonds structurels européens.

Les stratégies efficaces de reconversion doivent prendre en compte des objectifs multiples et s’ouvrir sur des perspectives de long terme. Les pressions financières de court terme exercées sur les firmes par leur actionnariat les ont placées dans l’incapacité de s’engager dans ce genre de démarche. De fait, les firmes, notamment les plus grandes et les plus dépendantes des activités de défense (peu importe d’ailleurs que leur siège social soit extérieur ou pas à la région ; il ne s’agit pas en la matière d’un facteur discriminant), ont pris leur distance vis-à-vis des actions régionales de reconversion quand elles ne s’y sont pas activement opposées (ainsi par exemple, la direction des chantiers navals d’Hampton Roads n’aura pendant toute la période qu’un seul objectif en tête : fabriquer plus de porte avions et de sous marins nucléaires…).

2. L’importance du cadre politique

Les régimes fédéraux offrent aux collectivités locales et provinciales des moyens d’intervention plus importants que ceux que laissent aux circonscriptions administratives sub-nationales les régimes unitaires. Les collectivités territoriales des Etats fédéraux ont la possibilité d’emprunter sur les marchés financiers, elles peuvent aussi lever des taxes pour financer des projets de développement ou, au contraire, procéder à des abattements d’impôts pour stimuler l’investissement du secteur privé. Elles disposent également d’une forte marge de manœuvre pour gérer l’utilisation des sols. Même si le système présente quelques inconvénients liés à la dilution des centres de décision (faute d’agence nationale dédiée à la reconversion, c’est à chaque fois une découverte : le système ne produit pas d’effets d’apprentissage et ceci peut être source d’inefficacité), les structures fédérales restent plus aptes que les systèmes centralisés à apporter des solutions efficaces aux problèmes de reconversion. A ce propos, précisent nos auteurs, parmi les 18 cas étudiés, Brême qui conjugue à la fois le statut de ville et de land et dispose des pouvoirs qui y sont associés est sans doute dans la situation la plus favorable pour réussir sa reconversion ; Brest, par contre, est peut être dans la plus mauvaise situation !

  1. Leadership et coalitions
  2. Pour précipiter le débat public et l’élaboration du plan territorial de reconversion, il faut au départ une personne ou un groupe capable de rassembler les volontés et les énergies de la collectivité. A l’examen des 18 cas étudiés, il ressort que divers acteurs locaux, parfois inattendus, peuvent assurer ce leadership :

    - chambre de commerce à Hampton Roads

    - groupe de chefs d’entreprises à Alénia

    - duo constitué d’un maire à la démarche entrepreneuriale et d’un chef d’entreprise ambitieux à Szekesfehervar

    - mouvement de la Paix mené par une nonne catholique à Saint-Louis

    - syndicalistes et universitaires à Brême

    - fonctionnaires en charge du développement économique et sous-traitants de l’industrie de défense à Long Island

    En fait, l’origine socio-professionnelle des initiateurs - tous les cas en témoignent - est moins importante que leur capacité à monter une coalition composite d’acteurs régionaux prêts à s’investir dans l’action. Exemplaire est à ce titre le groupe de Saint-Louis qui a réussi à mobiliser autour de son projet les principaux acteurs socio-économiques locaux dont, notamment, le monde des affaires, les praticiens du développement économique et même Mc Donnel-Douglas, le premier responsable local de la vague des licenciements.

    Et les hommes politiques ? Les partis libéraux (n.d.r : conception anglo-saxonne) et sociaux démocrates sont plutôt favorables aux politiques de reconversion au plan national et international alors que les partis conservateurs et les partisans du laissez-faire y sont opposés. Mais de façon générale, constatent nos auteurs, de quelque bord qu’ils soient, les hommes politiques des régions concernées exercent tous un lobbying actif en faveur des contrats de défense et pour s’opposer à la fermeture de bases militaires dans leur circonscription.

  3. Atouts et handicaps spécifiques à la reconversion des industries de défense
  4. Parmi les atouts, nos auteurs relèvent :

    - le niveau de formation élevé des travailleurs des industries de défense,

    - la maîtrise de technologies plus sophistiquées que celles à l’œuvre dans les régions minières et les industries anciennes,

    - l’existence souvent de réserves financières accumulées pendant la période faste des années 80,

    - l’aptitude à négocier avec l ‘Etat des grands programmes publics.

    Les handicaps sont principalement de trois ordres :

    - l’inadaptation aux règles des marchés privés,

    - un sens du risque tout à fait particulier, lié à la pratique des contrats à " cost plus ",

    - une inexpérience sur le plan commercial qui explique les réticences des banques à leur prêter de l’argent.

  5. Quelques réflexions pour l'action

En conclusion à leur article, les deux auteurs énoncent un certain nombre de préconisations :

- privilégier le niveau régional d’intervention ;

- coordonner les programmes de financement mis en place au niveau national afin d’accélérer le déploiement dans les régions des dispositifs de reconversion et de soutien aux travailleurs ;

- donner aux firmes et responsables locaux des régions concernées par la réduction des actifs industriels de défense un signal clair sur les recours futurs de l’Etat à leurs forces productives ;

- baser la stratégie régionale de reconversion sur une évaluation approfondie des actifs libérés dans les industries régionales de défense et des potentialités de développement existant dans d’autres secteurs d’activité :

- impliquer dans la définition de cette stratégie des groupes d’intérêt divers, parfois opposés, sortant du cadre du seul secteur public.

Roland de Penanros

Nous avons publié…

Roland de Penanros et Claude Serfati

"Regional conversion under conditions of defense industry centralization: the French case" in Military Industrial Conversion, special issue. International Regional Science Review, vol 23, n°1, jan 2000.

Malgré des différences notoires de leur base industrielle de défense (high tech et diversifiée pour l'une, traditionnelle et concentrée pour l'autre), l'Ile de France et la Bretagne -deux des régions françaises les plus dépendantes des activités de défense- éprouvent les mêmes difficultés à s'engager dans la voie de la reconversion. Ceci témoigne des obstacles que peuvent opposer à la mise en place d'un tel processus la conjugaison d'une volonté contraire des groupes industriels et la concentration des leviers politiques et économiques au niveau national.

Roland de Penanros

"Defence and regional conversion: the case of France" in Post-cold war conversion in Europe: defence restructuring in 1990s and the regional dimension, les rapports du GRIP 99/3, Bruxelles.

Cet article fait partie d'une étude portant sur les restructurations et reconversion de défense dans six pays d'Europe. Les aspects institutionnels et budgétaires de la défense, les incidences industrielles et territoriales du recul des activités militaires sont tour à tour examinés. Avec ce même cadre d'analyse sont également étudiés dans ce rapport les cas de la Belgique, de l'Allemagne, du Royaume Uni, de la Finlande et de la Hongrie.

Roland de Penanros

"La contrainte économique dans l'armement naval: conception des bateaux et activité des chantiers navals" in Geopolitique des mers: les Méditerranées d'Europe et d'Asie sous la direction d'Alain Guillerm, collection Points de vue stratégique, CIRPES/EHESS, Paris.

Il s'agit d'une reprise d'une communication présentée au colloque organisé par le CIRPES en décembre 1997 et qui a déjà fait l'objet d'une publication dans la Lettre E3D n°6 d'avril 1998. Cette étude qui repose sur la notion de coût tout au long de la vie (coût d'acquisition plus coût de possession) met l'accent sur le fait que dans le contexte actuel d'économie de moyens, le coût de l'équipage ainsi que les frais d'entretien et de réparation deviennent des paramètres stratégiques dans la conception des bateaux du futur.

Thierry Sellin

"Souveraineté jacobine et nouvelles structures de gouvernance", in Hopala ! Débats de Bretagne et d'ailleurs, N° 4,mars-mai, 2000, pp 11-21.

L'accaparement "naturel" de la légitimité politico-administrative par l'Etat va de pair avec une formalisation induite, nécessaire à toute préservation du modèle ainsi établi. La France républicaine s'inscrit rationnellement dans une telle démarche. Progressiste, moderniste et assimilationiste, elle conduit à une émancipation concomitante des déterminants antérieurs, en grande partie, ceux constitués par l'infrapolitique qui, en tant que pré-existant, forment la trame même de toute organisation juridico-politique.

L'audace précautionneuse de la décentralisation Defferrienne s'inscrit dans un conservatisme territorial dont l'une des conséquences peut s'analyser comme légitimation du noyau dur centralisateur. La nouvelle donne européenne caractérisée, entre autre, par l'émergence d'une gouvernance de "niveaux multiples" permet d'assister à l'autonomisation significative et graduelle d'échelons subnationaux. Sans remettre en cause les souverainetés étatiques de type post-wesphalien, cette métamorphose, à la fois diffuse et volontariste, réactive la logique décentralisatrice. La France reste cependant rétive à cette évolution et privilégie le choix de schémas d'une souveraineté classique induisant un bricolage dans la champ de la génétique organisationnelle. Cette cristallisation, sur le plan vertical, affecte toute réflexion sur une souhaitable restructuration de nos institutions territoriales.

 

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