Nice, ou l'Europe de la défense différée ?
Thierry Sellin
Paysage d'après la bataille : The new american way of war.
Peu après la seconde guerre mondiale Georges Marshall, dans un discours prononcé à l'université de Princeton en 1947 mettait l'accent sur le fait qu'il convenait de mettre "fin à la fin" (de la guerre) et de repenser le futur en terme de nouvelle stratégie, ce qui n'est pas aisé en des temps ou la complaisance sert de frontière à toute construction mentale. Le présent, disait-il, ne s'assombrit d'aucun péril immédiat ou perceptible. Dans ce cas s'épanouit une tendance naturelle à laisser aller et à suivre le train-train habituel, mais "je pense que nous sommes sérieusement défaillant devant les problèmes internationaux dont la résolution déterminera notre futur".
L'incertitude comme facteur perturbant de la stratégie originaire
Réflexion sur le caractère de l'intrinsèque incertitude qui pave notre chemin et qui, en terme stratégique, signifie que nous dépendons systématiquement du passé à partir duquel nous agissons en procédant à des ajustements limités, plus que par réponse ad hoc à des événements difficiles à prévoir. En soi, tout vide stratégique et toute complaisance en rapport avec celui-ci doit s'analyser comme dérangeant. Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'après guerre froide vue du côté américain ne fut pas une simple promenade pacifiée. De la Bosnie au Kosovo, en passant par Haïti et la Somalie, la décade du tournant du siècle fut vécue comme une accumulation d'événements télégéniques où les principes stratégiques de naguère, revisités par l'éclairage de CNN, s'éloignaient des priorités estimées devoir réguler les syndromes post guerre froide.
De telles évolutions stratégiques, indépendamment des cas de conscience qu'elles peuvent soulever, des remises en cause régionales qu'elles engendrent, ne menacent sérieusement les intérêts vitaux de l'Amérique. Seule la guerre du Golfe en 1991 paraît, au regard des stratèges du Pentagone, revêtir une signification effective. L'échelle de normativité est référencée à l'aune de "Desert storm". Il serait plus juste d'ailleurs de mettre en avant le fait que les préoccupations des experts US restent focalisées sur le "pouvant être" plus que sur "l'étant". Ainsi, une Russie déstabilisée ( Weimar Russia), une Chine menaçante, la prolifération atomique, biologique, et le terrorisme à cette même échelle, restent les menaces stratégiques déterminantes. Dans de tels domaines, la stratégie préventive implique une veille technologique et un activisme dissuasif en matière de politique étrangère.
A un degré moindre, et n'affectant que les intérêts vitaux de l'Amérique les stratèges envisagent deux guerres simultanées d'importance majeure ( Two major theater wars - MTWS). A ce titre, l'Asie leur semble l'espace le plus menaçant. En dernier lieu, viennent les guerres "limitées", comme la Bosnie, le Kosovo ou la Somalie. Ainsi, plus que les bulletins télévisés et leur perception médiatique, convient-il de se pencher plus sérieusement sur le budget de la défense, afin de faire la part des choses entre l'essentiel et le contingent.
Une perception biaisée du principe des "dividendes de la paix"
Le constat peut ainsi être fait que, plus d'une décade après la fin de la guerre froide, l'Amérique dépense pour sa défense que tous ses alliés de l'OTAN réunis et près de six fois plus que ses rivaux les plus sérieux. Pour l'année présente, le budget américain en matière de défense approche les trois cent milliards de dollars, alors que celui estimé des Russes, dans une hypothèse favorable, ne dépassera pas cinquante milliards de dollars et celui des Chinois quarante milliards de dollars1. L'aspect remarquable réside dans le fait que les dépenses en matière de défense, qui ne croissent que relativement faiblement dans les années fiscales post-2000, doivent s'analyser dans un cadre stratégique qui privilégie, par la force des choses, des menaces ne mettant pas en cause les intérêts vitaux des USA. Dans un tel contexte le budget américain reste supérieurs de 20% à ceux combinés de ses alliées européens et asiatiques. L'analyse serait incomplète s'il n'était fait mention de la prévision concernant la recherche et le développement (R & D) en matière d'armes nouvelles qui se monte à quatre vingt huit milliards de dollars, ce qui représente 50% de plus des dépenses d'investissement de tous les alliés des États-Unis. Inutile de préciser qu'en tenant compte des économies d'échelle et des technologies de pointe de la machine de guerre US, chaque dollars dépensé, l'est de manière plus rationnelle et surtout plus effective que dans les autres cadres nationaux plus limités.
En comparaison du pic de 1985, 6% du PNB et 26% du budget fédéral, la réduction budgétaire est sensible: 3% du PNB et 15% du budget fédéral. Cependant le Président William Clinton, considéré comme "soft" en matière de défense, est celui qui a enrayé le déclin des crédits du Pentagone, sous la pression du Congrès il est vrai. N'oublions pas, par ailleurs, que la forte croissance économique a entraîné des surplus budgétaires considérables qui ont aussi profité au secteur de la défense. La question qui mobilise cependant un certain nombre de stratèges, et l' arrivée à la Maison Blanche de G. W. Bush va renforcer cette interrogation est celle qui consiste à se demander si un tel niveau de dépense permet une réelle effectivité militaire en terme de capacité et de préparation des forces, ou si le syndrome post guerre froide maintient un fausse impression de sécurité. En d'autres termes, la nouvelle american way of war qui caractérise l'Amérique depuis le début de la décennie quatre vingt dix et qui dogmatise l'évitement des risques et des pertes humaines, peut-elle faire évoluer graduellement la puissance US vers une vulnérabilité incontrôlée2 ?
Hypersophistication capacitaire versus asymétrie
La génération des militaires issus de la guerre du Viêt-nam (Powell, Schwartzkopf, Clark...), qui a puissamment aidé à la mise en place de la Révolution dans les Affaires Militaires (RMA), laisse progressivement place à d'autres militaires, avec sans doute une autre culture, une autre perception de l'affrontement. Il est certain que tout ce déploiement d'armes sophistiquées et "computérisées" a considérablement réduit le risque sur le terrain (du moins pour les Américains et leurs alliés) et entraîné des victoires éclaires, moins de cent heures en Irak.
Incontestablement, "Desert Storm" a permis aux américains de fournir une démonstration stupéfiante et cruelle de la façon dont la RMA avait transformé la manière de poser la bataille, voire la guerre. L'establishement militaire, fortement appuyé par une partie de la classe politique, tenait là une revanche différée au regard de l'échec vietnamien. Il serait temps plus tard de penser aux éventuelles et dangereuses illusions qu'une telle transformation peut elle-même soulever.
Une telle sophistication n'écarte cependant aucunement l'importance, apprise, là aussi de l'expérience vietnamienne, de concevoir une intervention d'une ampleur conséquente en terme de coalition d'alliés. Elle est perçue comme devant assurer une véritable intégration politique, capable d'apporter cette légitimité indispensable, nécessaire à la gestion de conflits de types nouveaux, où la frontière entre le civil et le militaire renforce une complexité déjà grande. L'usage unilatéral de la force apparaît comme un paradigme stratégique paralysant. Au contraire, un cadre de légitimité internationale (Irak), voire un support de légitimité régionale plus diffus (Kosovo) deviennent un a priori systémique impératif. En parallèle, une telle transnationalisation renforce la présence des forces américaines qui reste fondée sur une supériorité informationnelle et technologique sans précédent (information Warfare). C'est pour cette raison que les stratèges américains, au delà de l'approche fonctionnaliste accordent une place déterminante au facteur technologique qu'ils placent dans un contexte de globalisation post-bipolaire où le déclin de la force traditionnelle des Etats engendre de nouveaux risques sécuritaires.
Cependant, de telles évolutions ne sont pas seulement technologiques, elles revêtent, en parallèle, des intentions politiques essentielles. Jamais depuis Roosevelt, les Présidents Américains n'étaient intervenus aussi fréquemment sur des terrains d'opérations si nombreux et si divers, et avec si peu de nécessité de s'en justifier auprès de leurs concitoyens. Au zéro-mort américain (excepté les "friendly fires", qui au-delà de la litote, peuvent se matérialiser par le vieux proverbe " on ne fait pas d'omelette...), correspond les cent milles morts Irakiens, officiellement recensés. Aux precision-guide missiles, dont on abreuve en boucle les foyers du Middle- West et autres deep-souths, les experts indépendants répondent que la campagne aérienne a pulvérisé la quasi totalité de l'économie civile Irakienne. Les cruises missiles, à l'intelligence programmée ne représentent que 8% du tonnage déversé sur l'Irak, les bombes classiques représentent l'essentiel de l'armement utilisé. Leur efficacité n'est pas à démontrer, cependant on ne leur a pas enseigné, avant de faire leur devoir, la notion de collatéralité non dommageable. C'est ainsi que la victoire militaire sur un tyran que personne ne défend, peut s'analyser in fine comme un échec politique, ou du moins un entre-deux insatisfaisant et potentiellement inquiétant3.
Cette perception est progressivement intégrée par les stratèges Américains qui remettent en cause l'absolutisme du paradigme de la R.M.A . Sans être dépassé, celui-ci ne s'adapte pas forcément à tout type de conflit, notamment ceux de basse intensité, qui, le moins que l'on puisse dire ont tendance, non seulement à se multiplier, mais aussi à se complexifier. L'hypersophistication de la technologie militaire ne correspond que partiellement à l'asymétrie caractéristique des conflits actuels: "les engagement asymétriques sont des batailles entre des forces dissemblables"4. Aux objectifs, difficilement perceptibles des assaillants, correspond une exploitation systématique des vulnérabilités des forces des États pour laquelle la supériorité technologique n'est que de peu d'usage. Face à de tels conflits, la R.M.A démontre sa faiblesse conceptuelle. Les changements opérationnels et tactiques qu'elle engendre ne peuvent relativiser le fait que les révolutions stratégiques ont lieu dans un contexte de changement de "méthode" de production, qui n'entraîne pas uniquement une manifestation de la façon de combattre des militaires, mais aussi "des acteurs du combat et des raisons du combat"5.
Dans un tel débat, le succès de l'OTAN au Kosovo, en soixante dix huit jours cette fois (trop long pour certains, mais moins long cependant que les onze ans du Viêt-nam), a eu comme conséquence, partiellement paradoxale, de relancer les polémiques6. Comme pour "Desert Storm", la guerre aérienne a failli dans son objectif de mettre a bas un régime (du moins directement), en revanche, là aussi, les dommages furent disproportionnés en rapport au résultat obtenu. Tout en rappelant la doctrine clintonienne de "l'engagement" afin de concrétiser la "paix démocratique", les experts démocrates ne peuvent dans leurs analyse cacher une impression prégnante de soulagement et s'ils se rangent derrière le principe souhaitable et même désirable des interventions humanitaires, pour l'avenir ils en appellent à une circonspection mieux maîtrisée. Le Kosovo apparaît comme une hypothèse singulière dont on ne souhaite pas la répétition, encore moins la multiplication7.
Jointness et risques d'atomisation
Quoiqu'il en soit, de telles opérations ont amplement démontré l'importance pour les américains de conserver leur avance technologique . L'ère de l 'ordinateur et des nouvelles technologies de l'information rend possible, à leurs yeux, de lever ce que Clausewitz appelait le "brouillard de la bataille". Cependant, ces nouveaux déploiements des militaires entraînent une mise en place lourde et lente. Derrière chaque combattant US au Kosovo, se tenait une logistique humaine de douze personnes. Cette concrétisation du "système des systèmes" permet d'intégrer toute information du champs d'opération capable de favoriser la prise de décision, en temps réel, de l'état-major. Une telle évolution n'est pas sans soulever des problèmes d'une nature nouvelle, comme la compatibilité entre les équipements utilisés par les différentes armes, ainsi que la rivalité, accentuée, entre celles-ci, du fait de l'usage dominant de l'Air Force dans ces dernières opérations. Enfin, si tout les protagonistes admettent que les nouvelles technologies permettent des améliorations substantielles des communications, de la coordination et de la logistique, un débat essentiel s'est développé entre les "technicistes" qui pensent que la technologie est l'élément décisif de la bataille et les "historicistes" qui maintiennent que, dans celle-ci, les schèmes traditionnels ne sont pas encore totalement dépassées, les guerres se gagnent vraiment avec de la sueur et de sang et pas seulement avec des joysticks.
Thierry Sellin
Retour haut de page