La Lettre du Groupe E3D n° 3 - octobre 1996

EDITORIAL

Contrairement à toutes les prophéties, le monde est désormais transnational et les révélations sacrées ont fait leur temps. Ne pourrait-on pas dire qu'il en est de même pour ce qui est des industries de l'armement? La fin de la course aux armements a marqué une rupture dans le cours des activités de défense. Peut-on dès lors continuer à penser les questions de défense, d'activité et d'emploi, de façon linéaire? Comprendre cette rupture, le passage à des formes nouvelles de défense, c'est chercher ce qui vient d'émerger de nouveau et qui sera forcément différent de ce qui fut. De fait, on se trouve dans une dynamique de questionnement nouveau stimulant pour les chercheurs. Dans le même temps, il y a apparition de nouvelles opportunités économiques et politiques qui obligent les décideurs à s'interroger sur d'autres formes de développement. L'objectif de notre groupe n'est pas de proposer "la solution" mais de préconiser des pistes de réflexion sur la manière de convertir des cultures de guerre en cultures de paix. Partant de cette préoccupation, le groupe E3D vient d'organiser à l'intention des élus de notre région, et notamment de ceux du bassin d'emploi de Brest, une session d'information sur la crise des industries de l'armement et ses répercussions sur le développement économique local. Cette session qui s'est tenue dans les locaux de la Faculté de Droit et des Sciences Economiques de Brest s'est déroulée sur deux demi-journées: La première demi-journée était consacrée à la présentation de la crise des industries de l'armement appréhendée aux différents niveaux (du niveau mondial au niveau local). La seconde demi-journée était réservée à l'examen de propositions de reconversion et de diversification ainsi qu'à celui de stratégies de développement durable du bassin d'emploi brestois. Trente élus environ du département (maires, conseillers municipaux, généraux, régionaux, et députés) ont suivi cette session ou s'y sont fait représentés. Le texte de M.N.Chalaye et de T.Sauvin reprend l'exposé introductif au débat sur la stratégie de développement durable du bassin d'emploi qui clôturait la session. Par ailleurs le lecteur trouvera dans cette lettre les rubriques habituelles et le projet d'activité pour l'année universitaire 96/97.
Cyrille MEGDICHE

Reconversion et système productif local

Le processus de conversion des activités militaires ne peut être mené au seul niveau de l'entreprise ou de la branche industrielle. L'introduction du territoire, en tant que forme d'organisation, dans une politique de conversion industrielle est un moyen de "minimiser" le processus de destruction de compétences et de conserver une cohérence d'ensemble propice au développement régional. Le territoire ne peut être assimilé à un simple espace géographique ou à un ensemble ne comprenant qu'une collection d'acteurs. Il s'agit d'un système c'est-à-dire d'un ensemble d'éléments (agents économiques) en interaction dynamique organisé en fonction d'un ou plusieurs buts. Géographes et économistes [Courlet,1994;Pecqueur,1989] se sont penchés sur cette question et ont précisé cette notion de système et notamment de Système Productif Local (SPL).

- Le SPL peut se définir comme une configuration d'entreprises (grandes entreprises et PME) regroupées dans un espace de proximité autour d'un ou plusieurs métiers (activités ou compétences). - Les entreprises entretiennent des relations entre elles et avec le milieu socio-culturel d'insertion (partage de valeurs et culture commune). - Les relations ne sont pas seulement marchandes, il existe des relations hors-marchés (coopération).
Le SPL propose, aux acteurs qui y participent, des avantages en termes de proximité, avantages propices à l'émergence et au développement des innovations technologiques. On distingue généralement 3 grands types de proximité : . une proximité géographique (proximité physique entre les agents), . une proximité industrielle qui peut être définie en termes de similitude industrielle (recours à des capacités technologiques semblables) et/ou de complémentarité industrielle et technologique, . une proximité organisationnelle résultant des modes de coordination : - intra-firme (organisation du travail...), - inter-firme (réseaux de coopération), - par le marché. . une proximité socio-culturelle (partage de valeurs communes...). Notons également que "ces proximités" réduisent considérablement les coûts de transaction (de transport, accès à l'information, meilleure connaissance des fournisseurs et distributeurs ...). Ainsi, grâce à ses réseaux de relations formelles et informelles engendrant des économies externes positives technologiques (reposant sur les savoir-faire et le capital humain) et pécunières ( réduction des coûts de transaction, ...), le SPL apparaît comme un lieu de création et de diffusion de l'innovation. Les effets de proximité présentés ci-dessus (amélioration de la circulation de l'information, relations de confiance, ...) réduisent considérablement l'incertitude économique. Le SPL constitue ainsi un espace favorable aux échanges et à l'investissement de capacité de production créateur d'emplois. L'ensemble de ces avantages (diminution des coûts de transaction, réduction de l'incertitude, dynamique innovatrice) confère aux entreprises un degré de liberté propice à l'innovation (technique et organisationnelle) mais aussi et surtout autorise la mise en place d'une stratégie offensive impliquant de nouveaux engagements notamment dans des secteurs d'activité civils. Mais existe-t-il un SPL brestois ? En effet, pour que l'on puisse parler d'un territoire en tant que forme d'organisation, encore faut-il qu'il y ait des complémentarités locales (technologiques et industrielles) génératrices de coopérations entre les acteurs ainsi que des règles, des conventions qui canalisent les comportements de ces derniers vers une dynamique productive collective [Dupuy,Gilly,p.140,1995]. Aussi, nous ne devons pas sous-estimer le problème de la double appartenance de l'unité industrielle, celle-ci étant insérée dans son groupe d'appartenance et dans son territoire d'implantation. Cette dualité organisationnelle affecte considérablement le degré d'enracinement territorial de l'entreprise et ainsi sa capacité à mettre en place de nouvelles stratégies d'entreprise. Le SPL est constitué d'entreprises, de collectivités locales, d'organismes de conseil, de recherche et de formation ... La densité et l'intensité de leurs interrelations déterminent l'efficience socio-économique de ce réseau. Peut-on parler d'un système productif local dans la région brestoise ? Pour cela il faudrait constater tout d'abord l'existence d'organisations autonomes à cohérence locale puis mettre en évidence des relations de type coopératif entre ces entités. Il existe actuellement moins de cent entreprises de plus de 100 salariés sur le bassin d'emploi de Brest et les plus importantes d'entre elles, à l'exception du Crédit Mutuel de Bretagne sont des établissements de groupes nationaux ou internationaux (Thomson CSF - Alcatel - DCN ...). Pourtant, même si les centres décisionnels sont "hors régions", il ne faudrait pas pour autant négliger le rôle de ces firmes au niveau local. En effet l'entreprise n'est pas un acteur économique mû par une simple rationalité économique, c'est aussi un système politique. Ainsi l'entreprise (ou l'établissement) subit des pressions de son environnement interne et externe mais possède elle même un pouvoir sur son environnement. Il existe un décalage entre ce qu'elle subit et son pouvoir d'influence. La capacité de gestion de ce décalage mesure le niveau d'autonomie et de pouvoir que détient l'entreprise sur ses partenaires externes et internes (actionnaires-dirigeants, société mère, syndicats, personnel...). Les grands établissements industriels brestois (DCN - Thomson CSF) bien que tenus par leurs statuts d'appliquer les choix stratégiques des groupes dont ils dépendent, possèdent une part plus ou moins grande d'autonomie et d'influence par rapport à leur environnement. Ils pourraient ainsi être des acteurs fondamentaux du SPL brestois. Il existe en fait deux pôles, industriels, à Brest : celui de la mécanique et réparation navale (DCN, groupe Bastide, groupe Meunier) et celui de l'électronique (groupe Thomson)(1). Ces deux pôles servent le même client : "l'armée". Si une première distinction s'opère sur l'activité, la seconde porte sur la structure organisationnelle. Ainsi les seules firmes possèdant un siège social et donc un pouvoir de décision dans la région brestoise sont des PME ou des groupes de PME (Bastide-Meunier). Ces firmes se caractérisent par un réel savoir-faire industriel mais aussi par une faiblesse relative de l'ingénierie. C'est pourquoi elles ont ou auront de sérieuses difficultés à intégrer seules le système de sous-traitance globale que la DCN cherche à mettre désormais en place pour gérer ses relations avec ses partenaires. La DCN cherche aussi des sous traitants qui seront capables de concevoir et réaliser des sous-systèmes entiers de bâtiments navals. Les firmes brestoises devront donc rechercher des collaborations pour pallier l'insuffisance de leurs bureaux d'étude. Ce soutien pourrait venir des laboratoires et centres de recherche installés localement. Mais malheureusement le monde de la recherche et celui de l'industrie se méconnaissent presque totalement par manque d'information ou parce que les logiques et les délais de réactions ne sont pas compatibles. Une autre solution pourrait se trouver dans les collaborations interentreprises. Ces coopérations sont difficilement envisageables entre PME, le patronat familial et patrimonial, caractéristique de ces firmes, jugeant avec méfiance toute expérience pouvant réduire l'indépendance de l'entreprise. Ainsi seul un parrainage technologique avec les grandes firmes locales est envisageable. A défaut, les PME brestoises verront le marché de la DCN leur échapper au bénéfice de groupes nationaux et internationaux. Le groupe Thomson, avec une présence importante d'ingénieurs au niveau local, est une grande chance pour le système productif. C'est d'ailleurs au sein de ce groupe que les seules expériences de diversification vers les marchés civils ont été réalisées avec la mise au point de brevets pour des produits pour lesquels existe un marché. La privatisation du groupe avec la phase de restructuration qui en découlera laisse planer une inquiétude pour l'avenir des établissements brestois. Le groupe MATRA va, en effet, probablement chercher à rationaliser ses activités par des regroupements géographiques. Enfin, pour terminer avec ce rapide panorama, il faut souligner le fait que le problème de la reconversion des industries d'armement vers les activités civiles n'est pas d'ordre technologique. Au niveau local, il existe un réel potentiel de recherche et de développement et de solides compétences industrielles. Les difficultés se situent dans l'incapacité actuelle des firmes à mettre en place des pratiques coopératives, les forces de conception et de production se situant au sein d'organisations différentes. Pourtant, à terme, la R & D ne saurait survivre à la perte des compétences industrielles, et les activités de production ne pourront se poursuivre localement qu'en intégrant les phases de conception. Alors se pose la question de savoir comment mettre en état de marche et donner une dynamique à ce SPL brestois ? La difficulté majeure est que cela ne se décrète pas, c'est aux acteurs concernés de mettre en oeuvre des actions dans ce sens. Pour cela ils doivent être informés, sensibilisés, pour prendre conscience que leurs intérêts sont convergents, que la logique locale est celle qui permettra de dégager une solution satisfaisante à la fois sur le plan économique mais aussi et surtout sur le plan social.
M.N. Chalaye - T. Sauvin

(1) Il faut traiter à part le cas ALCATEL : l'établissement brestois de 800 salariés spécialisé dans la téléphonie n'a pas de logique locale. Il fait en effet très peu appel à des fournisseurs locaux et il n'appartient pas à la branche armement.

Références bibliographiques
Courlet C.(1994), Les systèmes productifs localisés, de quoi parle-t-on? in Courlet.C,Soulage.B, Industrie, territoires et politiques publiques, L'Harmattan.
Pecqueur B.(1989), Le développement local, Syros, Paris
Dupuy C., Gilly J.P (1995), Les stratégies territoriales des grands groupes industriels in Rallet A,
Torre A, Economie industrielle et économie spatiale, Economica.

Nous avons publié

(ne sont mentionnées ici que les publications des membres du groupe traitant de la Défense sous ses aspects stratégiques et industriels ainsi que du Développement Durable)

R.de Penanros, M.N.Le Nouail, T.Sauvin "The role of local plants in conversion strategy in the arms industry: the case of Brest, France" in Arms spending, development and security, op. cité infra.
T.Sauvin "Modalités et fonctions des accords de compensation internationaux. Le cas des relations Nord-Sud", Revue Tiers-monde, t. XXXVI, n° 144, octobre-décembre 1995.

A propos de...

"Conversion survey 1996 - Global desarmament, demilitarization and demobilization" Bonn International Center for Conversion, Oxford University Press,1996.
"Arms spending, development and security" édité par Manas Chatterji, Jacques Fontanel et Akira Hattori, APH Publishing Corporation, New Delhi, 1996.
* "Conversion", bulletin international n°1, édité par Les Amis d'une Ecole de la Paix, Grenoble 1996.

Thèses et Mémoires

Laurent Bourlès "Le développement local endogène face à la crise des industries de défense: le cas de la zone d'emploi de Brest", mémoire de DEA Economie et Politique Maritime, promotion 95/96.

Projet d'activité pour l'année universitaire 96/97
Carrefour de réflexion
Reconduction des activités menées l'an passé:
* séminaires mensuels et conférences
* atelier thématique sur le développement durable
* cours d'économie de la défense
Thèmes retenus pour les séminaires ou conférences:
. La sous-traitance (deux séminaires)
1. les nouvelles formes de la sous-traitance
2. la sous-traitance locale dans le domaine naval
. Les bateaux militaires du futur
. La privatisation du groupe Thomson et ses répercussions au plan local
. La solidarité internationale: un nouveau champ d'activité pour les arsenaux? (avec la participation de Fatos Dega, expert albanais des problèmes de reconversion)
. Le Sud-Est asiatique: menace de guerre pour le 21° siècle?
. La reconversion des industries de défense au Québec (avec la participation de Y.Bélanger, professeur de Sciences Politiques à l'université du Québec à Montréal)
.La logique des entreprises
. L'Europe et l'aide à la reconversion
. La réduction du temps de travail (avec la participation de P.Bouvier, professeur de sociologie à Paris X)
. Nouvelles technologies, nouvelles formes d'organisation
. La place du nucléaire dans la défense de la France de demain
. Le problème des statuts des établissements industriels de défense et de leurs personnels (avec la participation de B.Warusfel, docteur d'Etat en droit, rédacteur en chef de la revue Droit et Défense)
Etudes
Thèmes d'étude privilégiés: . Défense - Pouvoir - Territoire . La sous-traitance locale dans le secteur de la construction et de la réparation navale . Reconversion et mobilisation des moyens financiers locaux . Le développement durable
Diffusion de l'information
* La lettre du groupe E3D Publiée deux fois dans l'année (en avril et octobre), cette lettre sera désormais tirée à deux cent exemplaires. Ceci permettra d'étendre sa diffusion - jusqu'à présent limitée au monde universitaire - aux décideurs économiques régionaux.
* Serveur d'information E3D accessible via le réseau informatique Un serveur Webb sera mis en place pour rendre accessible la lettre du groupe, ses publications, les mémoires réalisés. Ce serveur répondra à un besoin d'échange avec les partenaires universitaires français et étrangers du groupe E3D. Il permettra également un accès facilité à l'information pour les acteurs régionaux intéressés par les réflexions, les travaux d'E3D. Enfin ce réseau sera un outil de travail particulièrement adapté au groupe E3D dont les participants appartiennent à des structures diverses.
* Développement de la cellule de documentation Abonnement aux publications du CEDOCAR, aux bulletins de l'Assemblée Nationale et du Sénat et aux Cahiers de Chaillot de l'U.E.O.
* Participation à des réseaux européens d'information . Fondation pour le Progrès de l'Homme (FPH) . Institut Européen de Recherche et d'Information sur la Paix et la Sécurité (GRIP)
* Rencontres, échanges, participations à colloques, conférences (déjà programmé) . Grenoble, novembre 1996 " Conversion et régions: des restructurations nécessaires à la sauvegarde de l'emploi" rencontre organisée par Les Amis d'une Ecole de la Paix à Grenoble. . Bonn, mars 1997 journées d'étude du B.I.C.C sur l'état de la reconversion en Europe . Montréal, mai 1997 colloque organisé par l'UQAM sur la reconversion des industries de défense
Activités exceptionnelles
* Organisation au printemps 1997 d'une journée d'étude sur le thème " Le territoire comme entité du développement endogène" avec la participation de spécialistes français de l'économie spatiale et de l'aménagement du territoire.
* Organisation de cycles d'information sur la crise et la reconversion des activités de défense pour les collectivités territoriales, institutions et organisations socio-professionnelles de la région.
Divers
Mise en place d'une cellule "Formation -Information" qui sera chargée plus particulièrement de concevoir et de promouvoir les façons d'amener à participer aux carrefours de réflexion le plus grand nombre d'acteurs économiques locaux.
Lieu de recherche mais également d'échanges, de confrontation d'expériences, le groupe E3D est ouvert aux personnes extérieures à l'Université interessées par sa problèmatique et ses thèmes de recherche et de réflexion. Aussi, si vous désirez participer régulièrement aux travaux du groupe ou suivre certains des séminaires programmés pour l'année à venir, contactez-nous à l'adresse ci-dessous.


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