La Lettre du Groupe E3D n° 5 - octobre 1997

EDITORIAL

Le développement durable auquel était consacrée la dernière lettre du groupe E3D ne peut se concevoir sans action solidaire avec le Tiers-Monde afin que se réduise le fossé qui sépare celui-ci du monde industriel. Cette solidarité internationale est le thème que nous avons voulu mettre en avant dans cette cinquième lettre en ouvrant nos colonnes à la présentation par un universitaire albanais de la situation extrêmement précaire que connaît actuellement son pays. L'Albanie, petit pays oublié de l'Europe, c'est le Tiers-Monde à notre porte. Etre aujourd'hui solidaire de l'Albanie, c'est d'abord aider ce pays de grande culture et de vieille tradition laïque à ne pas sombrer dans l'obscurantisme. C'est pour nous, universitaires, agir afin que son université ne soit pas, faute de moyens, définitivement coupée de la communauté scientifique internationale1. La solidarité internationale, c'est aussi l'assistance technique, l'aide à la remise en état de réseaux de communications, d'équipements portuaires et aéroportuaires, à la reconstitution aussi de flottes commerciales. C'est participer à reconstruire les bases d'un développement sacrifié pendant plus de vingt ans à la politique de surarmement d'un leader paranoïaque. Nos arsenaux militaires en quête d'activités nouvelles ne pourraient-ils pas trouver là matière utile à diversification?

1. N'ayant plus les moyens d’en payer les abonnements, l'université albanaise ne reçoit plus depuis maintenant quatre ans les revues scientifiques internationales

Roland de Penanros

. A l’étranger

Après cinquante ans, ou presque, de pouvoir sans partage du parti communiste et de son leader Enver Hoxja*, l'Albanie décide lors des élections de mars 1992 de tourner le dos à son passé et de s'engager résolument dans la voie du multipartisme, de la démocratie libérale. Le texte qui suit porte sur l'évolution de ce pays depuis cette date. Il s'agit d'une traduction d'une partie de la communication présentée par Fatos Dega, universitaire albanais, au séminaire du groupe E3D en juin dernier.

* Enver Hoxja meurt en avril 1985. Il sera remplacé à la tête de l'Etat albanais par Ramiz Alia. Ce changement n'entraînera pas d'inflexion dans la rigueur du régime.

Albanie : La Marche difficile vers la démocratie et l'économie

de marché mars 1992 - mai 1997

I. La réforme macro-économique

Le gouvernement qui accède aux affaires en mars 1992 va hériter d'une économie en crise profonde. Autrefois exportatrice, l'agriculture albanaise n'arrive plus à subvenir aux besoins de la population. Le déficit extérieur agricole est particulièrement important. La production industrielle a chuté de 50% depuis 1989. Beaucoup d'entreprises sont fermées ou travaillent largement en deçà de leur capacité. L'abandon de tout contrôle des dépenses publiques courantes, la chute des rentrées fiscales, ont conduit à un déficit record qui atteint, à la mi-1992, 50% du produit intérieur brut. Financé pour l'essentiel par le système bancaire national, ce déficit va entraîner une croissance explosive de l'inflation; elle dépassera les 200% par an au début de 1992. Cette spirale hyper-inflationniste, en dépit de plusieurs dévaluations successives du Lek (la monnaie nationale) et de premières mesures de contrôle des prix, va précipiter la détérioration de la balance des paiements. Face à une telle situation, le gouvernement n'a d'autre alternative que de s'engager dans un programme radical de réformes devant permettre la stabilisation de l'économie et posant les bases d'une nouvelle croissance. Ce grand programme de réformes, qui recevra l'assentiment et le soutien du Fonds Monétaire International, se décompose en sept grandes mesures:

1. Réduction de 40% des dépenses courantes de l'Etat. Forte limitation du recours au financement bancaire du déficit budgétaire et mobilisation accrue des revenus domestiques.

2. Libéralisation généralisée des prix des produits.

3. Relèvement des taux d'intérêt.

4. Plafonnement des crédits aux ménages.

5. Contrôle des salaires

6. Libéralisation du commerce extérieur, fluctuation des changes.

7. Désétatisation, en vue d'une privatisation rapide, du secteur productif de l'Etat.

Grâce à l'effort du gouvernement albanais et à l'aide extérieure, ce programme de réforme qui recevra le 24 juillet 1993 l'assentiment de la conférence de 24 pays industrialisés qui se tient à Tirana, va donner de bons résultats: le déficit des opérations courantes de la balance des paiements passe de 61% du Produit National Brut (P.N.B.) en 1992 à 21% à la fin septembre 1994; l'inflation tombe à moins de 20% par an et le Lek se stabilise au taux de 90 à 100 leks pour un dollar U.S. A cette même date, le secteur agricole et les logements sont totalement privatisés; les PME du commerce, de l'artisanat, des transports, de la pêche le sont également en grande partie. Désormais, plus de 50% du P.N.B. provient du secteur privé de l'économie.

II. Des erreurs de parcours

Le processus de développement qu'a connu l'Albanie au cours des dernières années n'a pas été sans poser un certain nombre de problèmes. Indépendamment des réalisations à mettre à son actif, plusieurs erreurs économiques, sociales et politiques ont été commises au cours de cette période.

Le problème constitutionnel. Depuis 1991 l'Albanie n'a plus de constitution. La constitution socialiste de 1976 - la loi fondamentale albanaise jusqu'alors - a été abolie par le parlement démocratiquement élu à l'occasion des premières élections libres de l'après-communisme en mars 1991. Bien que ce parlement soit dominé par les communistes -ils deviendront socialistes peu de temps après- les députés démocrates minoritaires contribueront largement à cette abolition. Grâce en grande partie à leurs efforts, l'ancienne constitution sera remplacée par un ensemble relativement satisfaisant de lois constitutionnelles, mais pas par une véritable constitution. Durant la campagne électorale de mars 1992, le parti démocrate de Sali Berisha s'engagera, s'il est élu, à faire approuver aussitôt que possible une nouvelle constitution. Le parti démocrate qui gagnera les élections ne tiendra pas ses engagements. A la fin de 1994, sous la pression de l'opposition et aussi du Conseil de l'Europe, dont l'Albanie aspire à devenir membre, le parti démocrate proposera au peuple albanais une constitution. Ce projet de constitution sera directement soumis au vote du peuple albanais par voie de référendum, sans que préalablement le parlement n'ait eu à en débattre contrairement à ce qui avait été fait pour les lois constitutionnelles. Cette façon d'écarter le parlement, adoptée pour éviter la contestation de l'opposition et aussi de certains démocrates, sera particulièrement mal jugée par le peuple albanais. Au delà de la question même du contenu du projet de constitution, ce procédé témoignait des moyens contestables qu'employaient les dirigeants du pays pour atteindre leurs objectifs. Le projet de constitution sera rejeté par le peuple albanais. Ce sera à la fois une bonne leçon et un avertissement donnés par les albanais à leurs dirigeants.

La privatisation Les lois et méthodes de privatisation alimenteront aussi la contestation et entraîneront beaucoup de déceptions. Ces lois refuseront aux anciens propriétaires terriens le droit de récupérer leurs terres. Ils ne recevront que de relativement faibles compensations monétaires. La terre sera redistribuée (en fonction de critères assez contestables) uniquement entre les résidants des campagnes au moment de la privatisation. Cette exclusion des anciens propriétaires deviendra l'une des principales récriminations des parties de Droite à l'encontre du parti démocrate. La majorité des entreprises non agricoles sera privatisée par ventes directes (environ 95%) et non par actions contrairement à ce qui avait été prévu dans la loi. Les entreprises et les terres à bâtir seront souvent données à des personnes proches du pouvoir en récompense de leur "loyauté", à des parents des membres du gouvernement ou sous forme de pots-de-vin. En tout cas les personnes considérées comme faisant partie de l'opposition seront écartées de cette distribution. Ainsi la privatisation dans laquelle les albanais avaient placé tous leurs espoirs au début du processus de démocratisation va devenir le ferment d'un profond désappointement et d'une violente contestation venant d'un peu partout et particulièrement des partis de gauche.

La banqueroute du système pyramidal Durant la mise en place de la réforme macro-économique, un grand nombre de personnes, principalement de l'opposition, ont été démises de leur fonction dans les entreprises d'Etat et l'Administration et se sont retrouvées au chômage. Il s'agit là d'une nouvelle source de contestation à gauche. Afin d'atténuer l'insatisfaction née du chômage et des mesures injustes de la privatisation, pour aussi donner aux gens l'illusion que même privés d'emploi, ils pourront survivre et devenir riche, le gouvernement va autoriser la création de sociétés pyramidales - grandes compagnies chargées de collecter l'épargne des ménages en échange d'intérêts extrêmement rémunérateurs (de l'ordre de 10 à 25% par mois!). Les gens du gouvernement applaudiront à la création de ces compagnies avant les élections parlementaires de mai 1996. Plusieurs d'entre elles vont d'ailleurs sponsoriser la campagne du parti démocrate au pouvoir qui gagnera les élections avec un score inespéré (prés de 90% des sièges dans le nouveau parlement). Les résultats de ces élections entachées de nombreuses irrégularités seront contestés par un grand nombre de partis. Les observateurs du gouvernement américain et de l'Union Européenne qui avaient été témoins de nombre de ces irrégularités recommanderont même de recommencer les élections, ce que refusera catégoriquement le parti au pouvoir et le gouvernement. Le parti socialiste ayant refusé de siéger dans ces conditions au nouveau parlement, ce dernier sera composé presque uniquement de représentants du parti au pouvoir, un peu comme c'était le cas durant l'ère communiste! Une nouvelle grande désillusion pour le peuple albanais... C'est après les élections municipales d'octobre 1996, qui consacreront encore la victoire du parti démocrate, que les premières banqueroutes vont se déclarer. En très peu de temps, les albanais perdront l'épargne de toute une vie et, pour beaucoup, jusqu'à leur logement, au total plus de deux milliards de dollars (12 milliards de francs environ). Le gouvernement ne fera rien pour savoir ce qu'est devenu l'argent englouti dans ces sociétés et alors que la population demande que les responsables de ces sociétés soient mis sous contrôle étroit, plusieurs d'entre eux pourront, dans des conditions très suspectes, quitter le pays sans laisser d'adresse. Cette nouvelle désillusion va entraîner un mouvement de révolte antigouvernementale qui se déclare d'abord à Vlora, la ville du sud, siège des principales sociétés pyramidales. Ce mouvement va se répandre rapidement à toute la partie sud-ouest du pays. Face à ce soulèvement, le gouvernement va décider d'intervenir par la force pour écraser la rébellion (décidant de choisir une solution militaire plutôt que politique, il commettra là une nouvelle grave erreur). L'armée n'acceptera pas l'idée de s'opposer au peuple; les officiers et les soldats refuseront d'obéir aux ordres du président, ils abandonneront leurs unités (ce qui n'est pas bon en soi) et rentreront chez eux. Les policiers en feront autant. Il faut comprendre que beaucoup d'entre eux, comme les émeutiers qu'ils étaient censés remettre au pas, étaient eux mêmes victimes des sociétés pyramidales. A partir de ce moment l'Etat va se désintégrer et l'Albanie plonger dans le chaos. Faute de protection, de nombreux bâtiments publics seront détruits ou incendiés : commissariats de police, mairies, entreprises d'Etat, prisons...Ce sera aussi le cas de nombreux bureaux du parti démocrate. La population va s'en prendre aux bases militaires afin de récupérer des armes pour se défendre en cas de besoin. Le contexte est particulièrement favorable aux criminels; les actions terroristes et les pillages se multiplient dans tout le pays. L'Albanie est désormais en train de vivre les jours peut être les plus sombres de son histoire, en tout cas pour ce qui est des cinquante dernières années. La démocratie sombre dans l'illégalité. C'est alors qu'est mis en place un gouvernement de réconciliation nationale (auquel participent tous les grands partis de la majorité et de l'opposition) chargé de préparer de nouvelles élections et de rétablir l'ordre public Ce qui arrive à l'Albanie aujourd'hui n'est pas une question de conflit ethnique entre le Sud et le Nord, ni une sorte de guerre de religion comme cela a été écrit parfois. Il s'agit là d'une interprétation trop schématique répandue par des personnes qui ne connaissent pas la situation réelle du pays ou qui ont intérêt à dissimuler la vérité. Nous sommes aujourd'hui à un carrefour de notre histoire: soit nous allons continuer sur la voie d'une démocratie authentique, ce qui signifie pour la majorité des albanais des lois justes, l'égalité de tous devant la loi, les mêmes chances pour tous, grâce à ces lois, d'accéder à un avenir meilleur, soit nous renoncerons... Les albanais paient aujourd'hui lourdement les erreurs ci-dessus mentionnées. En termes économiques le prix de ces erreurs c'est: . un taux de chômage supérieur à 50%, . un taux d'inflation lui aussi supérieur à 50%, . un Lek qui au cours des six derniers mois a perdu les deux-tiers de sa valeur par rapport au dollar. Aujourd'hui où tout se désagrège, nous nous trouvons confrontés à une grave instabilité politique et à un haut niveau de criminalité qui sont une grande menace pour l'avenir du pays. Les albanais considèrent aujourd'hui que seules de nouvelles élections pourront permettre de rétablir l'ordre et la démocratie et de redonner l'espoir d'un avenir plus prospère.

Fatos Dega, Brest, le 14 juin 1997

Depuis la date cette conférence, la situation albanaise a sensiblement évolué. Contacté fin septembre, Fatos Dega nous a adressé quelques lignes qui font le point sur l'évolution de la situation depuis cette date. " Lors des élections du 29 juin dernier, le parti démocrate a subi une sévère défaite. Le parti socialiste, son principal adversaire, occupe désormais 107 sièges (plus des 2/3) au parlement; le parti démocrate n'en détient plus que 22. Les 500 observateurs dépêchés par l'OSCE et ses Etats membres pour contrôler la régularité du scrutin qualifieront les élections de, sinon totalement satisfaisantes, du moins d' "acceptables" compte tenu des conditions dans lesquelles s'est déroulée la campagne électorale. Sans doute le parti démocrate qui n'a pu présenter de candidats dans les régions en rébellion du sud du pays aurait, dans des conditions normales, obtenu un meilleur résultat. Cependant la tendance est suffisamment nette; dans tous les cas le parti démocrate aurait perdu les élections. La preuve en est qu'il a été nettement battu jusque dans ce que l'on considérait être ses principaux fiefs: Tirana, la capitale, et Kavaja. Le parti démocrate qui a accepté finalement la défaite a qualifié le nouveau parlement de "Parlement des kalashnikovs". Comme il avait annoncé qu'il le ferait en cas de défaite aux élections, Sali Berisha a finalement démissionné. Un nouveau président issu du parti socialiste a été élu par le nouveau parlement. Un gouvernement de coalition des gauches et du centre dominé par les socialistes a été mis en place. Le gouvernement actuel se trouve confronté à une situation délicate: un ordre public très fragile compte tenu de l'impressionnant arsenal d'armes encore en circulation, surtout parmi les franges criminelles de la société albanaise; une économie à moitié détruite; une inflation galopante du fait de la spéculation; un taux élevé de chômage et, conséquence de tout cela, une misère grandissante. Grâce aux mesures énergiques prises par le nouveau gouvernement, l'ordre public est en voie de rétablissement. Pour le reste, cela ne dépend pas uniquement du gouvernement albanais, cela dépend aussi de l'aide économique internationale qui pour l'essentiel demeure jusqu'à présent au stade des promesses. Il semble que rien ne changera dans ce domaine tant que les forces politiques du pays n'auront pas renoncé à leurs querelles partisanes pour une politique réelle de coopération au profit d'un développement stable du pays, pour un avenir prospère."

A propos de...

Les 28 et 29 avril 1997, au Palais du Luxembourg, était organisé le colloque OIPR-CRDT "Construire la dynamique des territoires", réunissant des économistes, des géographes, des historiens et des acteurs institutionnels. Outre le rôle essentiel des collectivités locales dans la construction du territoire, une place majeure est accordée à l'entreprise en tant acteur structurant. En effet, l'incertitude économique et la forte dynamique technologique amènent les entreprises à définir de nouvelles stratégies impliquant de nouvelles relations firme-territoire faisant des entreprises des firmes-nomades. Se pose dès lors la question de l'ancrage ou de l'inscription territoriale de la firme, processus nécessaire à la construction d'un territoire. Le thème général du colloque de l'Association de Science Régionale de Langue Française (ASRDLF) qui s’est tenu à Lille, du 1 au 3 septembre 1997, était "Renouveau régional, renouveau urbain". Ce thème, complémentaire à celui du colloque du Palais du Luxembourg, se décomposait en trois temps correspondant respectivement:

1. aux héritage du passé. Le renouveau d'une ville ou d'une région ne saurait faire table rase des structures physiques, économiques et sociales héritées du passé. Comment réorienter et utiliser une partie de ces héritages pour en faire à nouveau des atouts du développement futur?

2. aux perspectives d'avenir. Le renouveau implique une réorientation de la trajectoire de développement dans un environnement qui a profondément changé. La réussite de cette réorientation suppose que les acteurs locaux partagent une vision commune des perspectives d'avenir. Se pose alors le problème de la définition d'un projet mobilisateur et fédérateur.

3. au présent de l'action publique. L'action publique peut jouer un rôle essentiel dans l'organisation, la coordination, voire le portage des initiatives individuelles. Comment peut-elle contribuer à impulser le renouveau?

C'est dans ce cadre d'analyse que R. de Penanros et T. Sauvin ont fait une communication dont l'intitulé est: "Pour une approche territoriale de la conversion des activités industrielles de défense". Dans cet article, les auteurs défendent l'idée selon laquelle la conversion industrielle est une nécessité et ne peut en aucun cas être engagée au seul niveau de l'entreprise, du groupe industriel ou de la branche d'activité. Elle appelle également une approche territoriale. L'introduction du territoire en tant que forme d'organisation dans une politique de conversion est un moyen de minimiser le processus de destruction de compétence et de conserver une cohérence d'ensemble propice au développement régional. Thierry Sauvin

" Les territoires de l'Union " Sous la direction d' André BRIGOT. Cahiers d'études stratégiques n° 19-1997 .Publié par le groupe de sociologie de la Défense. Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales,156 P. L'implosion de l'U.R.S.S n'en finit pas de bouleverser les concepts clés des relations internationales. L'unité défunte de la politique étrangère des Etats européens, à travers le double visage de la diplomatie et de la stratégie, est difficilement remplacée par des conduites logiques capables de faire face à l'indétermination des buts, particulièrement en matière de politique étrangère. L'ouvrage publié par le C.I.R.P.E.S sous la direction d'André BRIGOT tente d'explorer cette transformation des espaces d'intervention de cette Union Européenne dont la gestation politique se heurte à une intergouvernementalité à géométrie variable.

La fin de la bipolarité d'affrontement laisse pour l'instant place à moult dérives qui ne sont pas sans risques pour la stabilité de la confédération Europe comme forme d'émergence d'un Etat en devenir. Pour Alain JOXE, l'impuissance européenne en Yougoslavie symbolise une représentation paralysée d'un système qui se caractérise par une "irresponsabilité pathologique ", dans lequel certains, comme les euroatlantistes, trouvent leur compte en développant un partnership for peace, credo d'une Alliance élargie rénovée. La recherche d'un approfondissement de l'Union cadre-t-elle alors avec cet enlargement présenté par les Américains comme le modèle paradigmique d'une stratégie globale seule capable de favoriser l'extension conjointe de l'économie de marché et de la démocratie.

Le clash des civilisations prédit par Samuel HUNTINGTON est aussi destiné à symboliser clairement les limites de la civilisation qu'il convient de protéger. Dans ce cas l'illusion peut être au rendez-vous, car le développement de l'Europe démocratique ne peut se faire uniquement par le volontarisme politique et juridique "pur". En effet celui-ci reste déterminé uniquement par une médiation plus globale entre des critères militaires et économiques. Entre le freinage nationaliste et le freinage transnationaliste, l'Union doit agir d'abord comme espace de paix sur le plan interne, avant d'envisager d'être une puissance de projection militaire; ce qui s'entend comme un refus de renoncer et à une limitation militaire et à une restriction de son espace démocratique. L'Union politique souhaitée, en dehors de la marche graduelle et passablement laborieuse vers l'euro, point d'orgue du traité de Maastricht, peine à mettre en place une politique étrangère et de sécurité commune qui apparaît in concreto comme un simple glissement vers une coopération approfondie. Comme le démontre Dominique BOCQUET, l'agir ponctuel ne signifie en rien une expérience véritablement construite de "grande politique". L'expérimentation de pratiques communes n'écarte pas les dysfonctionnements dans le domaine des politiques de défense et surtout les enjeux du moment paraissent être laissés en suspens. Les identités nationales en matière de défense et de sécurité confinent les dispositifs affichés dans une indigence qui s'avère effrayante tant la responsabilité est lourde de signification. Le deuxième pilier maastrichien claudique dans les marais de l'intergouvernemental en se refusant à affronter l'indispensable évolution de la souveraineté. L'unanimité institutionnelle requise paralyse le Conseil de l'Union et la communautarisation ne trouve de soutien effectif (pour combien de temps encore?) qu'en Allemagne Fédérale. La sincérité de la France sur ce point, sans être mise en cause sur le fond, trouve immédiatement ses propres limites dans l'impossibilité à échanger l'imperium interne contre une puissance prometteuse mais partagée.

Pour Jacques SAPIR, les différenciations économiques restent fondamentales pour expliquer les processus d'inachèvement institutionnels et étatiques. L'objectif de la monnaie unique est-il suffisant dans un contexte de restrictions budgétaires pour homogénéiser et stabiliser un espace territorial comme celui de l'Union? Toute transition est en ce sens déstabilisante, la dissolution des structures politico-économiques du système qui disparaît n'est jamais compensée par une légitimité neuve d'acteurs capables d'assurer une substitution immédiate de règles institutionnelles hiérarchisées permettant d'éviter les incertitudes et une minimisation du risque. Les exemples russe et yougoslave, sans être transposables in extenso, font réfléchir sur les coûts d'une perte de cohérence dans un espace économique intégré et le blocage des externalités positives existantes dont la quantification dépasse certainement l'imaginable. Les parades existent pour éviter la désintégration, de la mise en place d'un système informationnel sous le contrôle d'instances juridiques de vérification constitutionnelles et administratives, aux assemblées politiques respectant une pyramide institutionnelle. Il convient d'éviter l'affaiblissement des légitimités procédurales, politiques et économiques des systèmes considérés pour faire en sorte que l'hétérogénéité nécessaire, en tant que dimension fondamentale de la démocratie, ne débouche pas sur des éclatements futurs, fruits d'ethno-nationalismes régressifs.

La défense de l'Europe se heurte depuis 1990 à la rupture de l'élément fédérateur originel. Les postures nationales, gages d'autonomie, tournent à vide. Comme le souligne André BRIGOT le contexte stratégique en Europe n'induit en rien qu'un décideur politique maximise son degré de liberté dans une position de défense maintenue dans un cadre national. Pour autant l'adhésion ou la participation à un système de défense collective implique une vraie réflexion, car la menace sur des intérêts vitaux n'est plus la priorité des alliances classiques. L'UEO si souvent invoquée par des Européens en quête de sens ne fait toujours pas l'objet d'un choix politique qui seul permettrait de sortir d'un débat faussement institutionnel et qui se résume en fait par des évolutions techniques qui ajoutent du non-dit à une confusion entretenue parce que profitable aux uns et aux autres. La stratégie impériale des USA est peu remise en cause. L'évolution stratégique se nourrit de sucs conceptuels particulièrement lents. L'impossibilité pour l'Union de dépasser, en matière de défense, la structure nationale-étatique profite, sans doute aucun, à l'enlargement américain justifiant ainsi que la Realpolitk pratiquée est la seule concevable.

Il est aisé alors pour Emmanuel DECAUX de démontrer que l'intervention européenne dans les conflits de nature infra-étatique qui caractérisent l'époque est le fruit d'une improvisation souvent plus déstabilisante que réparatrice. L'empirisme chaotique remplace une vraie doctrine et le parrainage obligé du droit international cache mal ses limites. Le jeu diplomatique ainsi instauré favorise les grandes (la grande?) puissances qui profite de la dilution des rôles entre les responsables civils et militaires sur le terrain. La légitimité juridique de L'ONU pèse de peu de poids face à la force militaire au point de menacer le système onusien lui-même dont l'autorité morale n'avait pas besoin de ce supplément d'inexistence.

Ce constat sombre de "l'état des choses" en matière de sécurité européenne peut-il être atténué par des avancées, dans le stratégique, des moyens? L'industrie de l'armement semble agitée de changements structurels capable de faire face à une modification en profondeur d'un système de production dont le champ opérationnel se confond désormais avec l'espace monde. Pour Jean-Paul HEBERT, le territoire de l'industrie d'armement reste encore morcelé et son homogénéisation souffre de priorités politiques mal définies. L'espace industriel reste fortement menacé par les ogres Américains dont l'objectif monopolistique n'a jamais été aussi affirmé. Pour Peter LOCK, les responsables politiques européens restent incapables de suivre les modifications stratégiques en cours, ce qui ne veut pas dire que des synergies nouvelles sont impossibles entre les opérateurs industriels, de façon à instaurer des coopérations structurelles seules capables d'envisager l'avenir avec un peu de sérénité.

Les derniers avatars en la matière démontrent combien les analyses restent pertinentes. D'un autre côté, l'inquiétude est de ce fait maintenue sur la capacité des Européens à renforcer leur espace de manière décisive afin d'assurer ce vouloir-vivre collectif matérialisant l'interdépendance politique et culturelle, matière d'une nouvelle citoyenneté, facteur de paix et de développement réellement durable. Thierry Sellin

Nous avons publié

L. Bourlès, R. de Penanros et T. Sauvin «Industries de l’armement et système productif local» dans L’Economie Brestoise, Edition 1997. Centre d’Economie Sociale, CEDEM, Faculté de Droit et de Sciences Economiques, Université de Bretagne Occidentale. Ce chapitre s’appuie sur une approche territoriale des problèmes de reconversion du bassin d’emploi de Brest suite aux profondes mutations que sont en train de subir les industries de défense. Les auteurs tentent de quantifier les relations marchandes et non marchandes qui existent entre les principaux acteurs et qui sont source de projets garantissant un développement endogène pour la zone d’emploi de Brest, seule voie possible pour palier les emplois qui vont disparaître.

T.Sellin «La mer de l’intranquillité: exacerbation des conflits d’intérêts et de souveraineté et lacunes de la sécurité collective en Mer de Chine», Espaces et Ressources Maritimes, Editions A. PEDONE., Université de Nice Sofia-Antipolis(CERDAM)/CNRS, n°10-1996.PP43-82 Cet article fait le point sur les positions de la Chine concernant une zone géographique maritime vivement revendiquée par les Etats riverains. Le droit international peine à réguler les enjeux de souveraineté territoriale et les avancées stratégiques du géant asiatique. L’irrédentisme de ses réclamations vise à préserver une intégrité territoriale « historique » sur des eaux dont le statut dépend des principes juridiques affirmés par la Convention de Montego-Bay sur le droit de la mer de 1982.

Thèses et mémoire

Pascal Person "Thomson-Brest: combien d'emplois? Evaluation de l'impact économique des différents établissements Thomson de la région brestoise." Mémoire de maîtrise d'A.E.S. de l'U.B.O. Année universitaire 1996-97. Cette étude élaborée à partir des données fournies par le recensement de 1990 et d'informations recueillies auprès des établissements Thomson et de leurs fournisseurs, comptabilise les emplois directs, indirects et induits liés à la présence du groupe Thomson dans la région brestoise. Dans la perspective de la restructuration de ce groupe, cette étude devrait se révéler un outil précieux pour en apprécier l'impact sur l'économie de la région brestoise.

Informations diverses

Conférence de Ricardo Petrella

Mercredi 12 novembre 1997, de 20h à 22h, amphithéâtre III de la Faculté Victor Ségalen, 20 rue Duquesne, le groupe E3D et l'association des Amis du Monde Diplomatique proposent une conférence-débat sur le thème "Halte à la compétitivité ou l'obligation de révolte" avec Riccardo Petrella. Qui est Riccardo Petrella? Professeur d'économie à l'université catholique de Louvain, R.Petrella a dirigé pendant quinze ans le programme FAST (Forcasting Assesment on Science and Technology) de l'Union Européenne qui avait pour mission d'étudier les relations entre la science, la technologie et la société, et, en particulier, toutes les conséquences des développements scientifiques à court et long terme sur le plan économique et social. Il est à l'initiative du Groupe de Lisbonne qui a présenté ses travaux dans le livre-manifeste "Limites de la compétitivité" publié aux éditions La Découverte en 1995. "Halte à la compétitivité ou l'obligation de révolte" (extraits d'un entretien publié dans Les Périphériques vous parlent..., n°4, 1995.

* Les limites à la compétitivité "...Ce n'est pas à terme que la compétitivité tous azimuts, selon le principe "tuer ou être tué" va faire des dégâts; elle a dès maintenant des conséquences dévastatrices au plan social, politique, culturel sur les conditions de vie de centaines de millions de personnes...une entreprise est donc compétitive à travers un double processus de création de chômage, chez elle pour être compétitive et chez les autres concurrents parce qu'elle les élimine du marché. Croire dans ces conditions que plus une entreprise ou une économie est compétitive plus elle crée de l'emploi, ce n'est pas une évidence économique appuyée par les faits, au contraire plus on est compétitif, plus on crée de chômage, de l'exclusion...Si l'entreprise a inventé l'expression "ressources humaines" à la place d'hommes, c'est que les hommes deviennent à travers ce terme des ressources "entre autres". La ressource humaine n'est pas un sujet social, elle n'a pas de parole, ne négocie pas, ne descend pas dans la rue, ce n'est qu'une ressource à organiser avec d'autres ressources..."

* L'obligation de révolte "...Dans ces contextes-là, je crois que ce qui émerge clairement, c'est l'obligation de révolte. La révolte signifie ne pas adhérer à une situation qui est objectivement inacceptable. La révolte doit être celle de tout le monde, jusque chez les bureaucrates... J'insiste beaucoup pour que notre société implique notre responsabilité. La responsabilité ce n'est pas se taire en sachant, il faut que l'administration devienne responsable, elle ne peut se cacher derrière le "moi j'exécute, je suis au service du politique". Nous ne pouvons peut-être pas contester le politique, parce que nous ne sommes pas candidats aux élections, mais notre éthique nous dit que nous devons parler à voix haute quand la politique à mener n'est pas pertinente."

Le Groupe E3D sur Internet

Le Groupe E3D a, depuis le mois de septembre, son propre site internet. On peut y retrouver l’ensemble des lettres publiées, ainsi qu’une boîte aux lettres afin de faciliter les échanges avec les personnes susceptibles d’être intéressées par la démarche du Groupe E3D Adresse du site : http://www.univ-brest.fr/GroupeReflexion/E3D/



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