La Lettre du Groupe E3D n° 7 - octobre 1998

 

EDITORIAL

Les différents articles que renferme cette lettre du groupe E3D rappellent que le processus de reconversion des industries de la défense ne peut être engagé indépendamment de leurs spécificités socio-culturelles.

A ce propos, Fréderique Barnier présente au travers d’une étude historique les spécificités culturelles des arsenaux terrestres. Elle s’attache à décrire l’évolution des rapports sociaux et de pouvoir au sein de ces établissements, la mise progressive " hors changement " du collectif ouvrier et l’installation d’une culture " manageriale ". Ces mutations internes sont, selon l’auteur, au coeur du processus de destructuration/destruction à l’oeuvre dans les arsenaux, processus remettant en cause leurs perspectives de reconversion.

De même, la dimension financière ne doit pas être oubliée. Marie-Noëlle Chalaye constate à ce propos de profondes transformations dans les " gouvernements d’entreprise ", la montée des investisseurs institutionnels (fonds de pension, compagnies d’assurance...) et leurs influences, en tant qu’actionnaires " attentifs ", sur les stratégies des firmes. Le " court-termisme " qui en découle, risque d’aller à l’encontre de toutes les stratégies de reconversion, celles-ci s’inscrivant inévitablement dans la durée.

Enfin, Thierry Sellin souligne l’ambivalence des autorités françaises concernant le processus d’intégration des industries européennes de défense.

Ainsi, chacun à sa manière, nos trois auteurs viennent rappeler que la reconversion des activités de défense est un processus complexe où interfèrent les dimensions culturelle, financière et politique.

Thierry Sauvin

Des arsenaux à Giat industries, l’érosion ouvrière1 .

Le texte reproduit ci-après est le résumé de la communication présentée au séminaire du groupe E3D de juin dernier par notre collègue sociologue Frédérique Barnier. Nous tenons à la disposition du lecteur intéressé le texte intégral de son intervention

En 1990, les dix derniers arsenaux d’Etat2 de l’armement terrestre3 voient leur statut transformé lorsqu’est appliquée la loi de nationalisation proposée à l’Assemblée nationale en 1989 par JP. Chevènement. Cette loi autorise, en fait, le transfert de ces dix établissements, jusque là organismes publics inscrits au budget à une nouvelle société, Giat industries, soumise elle, aux règles comptables du droit privé.

Les arsenaux ont une longue histoire; bien des fois, la nature si particulière de leurs liens avec l’Etat et le monde industriel a suscité des velléités de changement. Cette fois, comme les autres, l’annonce de la modification du statut entraîne dans tous les établissements des mouvements sociaux. Mais cette fois rien n’y fait, la puissante population des ouvriers d’Etat, celle qui dix ans auparavant faisait reculer un projet similaire4 n’arrive pas à faire échec au changement. Ce sont donc précisément ces dix années qui nous intéressent pour comprendre quels sont les facteurs qui ont contribué à cette érosion de la puissance ouvrière dans les établissements. Leur analyse montre comment dans ce processus se sont conjugués de manière complexe des éléments objectifs issus de la politique de gestion industrielle et sociale des arsenaux anticipant le changement de statut et d’autres, plus diffus, issus de la culture ouvrière elle-même et de ses évolutions.

Décrire en si peu de lignes ce qu’est la culture ouvrière dans les arsenaux n’est pas chose aisée. Nous ne donnerons ici que quelques points de repères permettant d’en comprendre les éléments principaux

Au début des années 805, les ouvriers d’Etat des arsenaux forment une population nombreuse6, solidement implantée et stabilisée dans les établissements, réactive et organisée. La population ouvrière est multiple mais la culture professionnelle s’organise dans les établissements autour des ouvriers professionnels issus des écoles de l’armement. Elle articule différents éléments. Le statut et "l’officieuse" mais bien réelle sécurité d’emploi qui lui est accolée, le passage par l’école et le métier. C’est à l’école, en effet, que les jeunes apprentis s’immergent dans le collectif et dans ce sentiment, développé par l’accession sur concours et la réputation des écoles, d’appartenir à une "élite ouvrière". Outil de formation et de promotion sociale, les écoles constituent un élément privilégié de la reproduction du collectif ouvrier et fonctionnent comme un ciment social entre les populations. 70 % de l'encadrement et une bonne moitié des cadres en sont, à l'époque, issus. De l’école à l’atelier, c’est l’habileté manuelle et le métier qui font le lien, dans une organisation productive pourtant décrite comme très taylorienne, mais dans laquelle les "compagnons "7 ont trouvé les moyens de préserver culture professionnelle et traditions de métier. Il y a d’abord les lieux d’affectation privilégiés des apprentis, rarement en production , le plus souvent dans ces larges enclaves que constituent les services d’entretien, de petites séries ou pièces unitaires, d’essais ou de contrôle. Ensuite, il y a cette donnée historique fondamentale, l’exigence de qualité des produits. C’est elle qui permet, avec le soutien d’une hiérarchie toujours attentive aux compétences de ses professionnels, le contournement et l’assouplissement des règles. De là une réputation tenace pour les établissements de " bon travailleur " (qualité) mais mauvais industriel (délais, coûts), qui, plus symboliquement, réaffirme constamment l’aspect plus technique qu’économique de l’industrie d’armement d’Etat.

Ce sont les non professionnels qui assurent la grande part des productions de séries dans un schéma de division technique et sociale du travail existant depuis le XIXème siècle. D’abord issus des milieux ruraux puis des secteurs "défavorisés" de l’artisanat et de l’industrie, les AS (agents spécialisés) trouvent dans les établissements des conditions salariales attractives et bénéficient des avancées syndicales obtenues par les professionnels. La domination de ces derniers n’est donc pas mise en cause et fait partie de cette puissance ouvrière parfaitement représentée et défendue par une organisation syndicale très puissante, organisée et réactive.

Au début des années quatre-vingt, plusieurs éléments viennent cependant fragiliser la position ouvrière dans les établissements. A cette époque, en effet, divers rapports parlementaires8 dénoncent l’obsolescence des moyens de production et de l’organisation dans les arsenaux. La centralisation sur les métiers traditionnels, l’organisation même du système productif se prêtent mal effectivement à une modernisation qui s’effectue douloureusement et sans l’appui des structures internes. Avec l’automatisation des moyens de production, ce sont les AS et les jeunes professionnels, progressivement formés à ces nouvelles techniques, qui participent à une modernisation dont les plus anciens sont écartés ou s’auto-écartent. Les secteurs d’entretien sont progressivement réduits. L’écart se creuse entre les générations montrant toutes les difficultés des anciens à transmettre et à " socialiser " les plus jeunes . La division entre professionnels et AS se fait également plus floue alors que l’automatisation des secteurs de production entraîne la formation et la professionnalisation massives de ces derniers. Dans le même temps, des transformation plus sociologiques apparaissent.

Les jeunes professionnels ont ainsi des origines sociales bien plus contrastées que celles " ouvrières " ou " paysannes " de leurs aînés. La crise a semble-t-il poussé vers les écoles et leurs perspectives sécuritaires toute une population d’enfants originaires des classes moyennes, en situation d’échec scolaire dans le secondaire. Et même si la réputation technique de l’école reste valorisée, les représentations qu’ont ces jeunes du travail ouvrier dans les arsenaux diffèrent de celles de leurs aînés9. La population des non professionnels se transforme également sous l’effet de la crise. Une nouvelle catégorie se manifeste, difficile à quantifier mais régulièrement présente dans les entretiens menés avec la population arrivée dans la deuxième moitié de la décennie soixante-dix: ce sont les " faux OS ". Professionnels d’entreprise en crise, ils vont taire leur qualification et accepter de travailler dans les secteurs déqualifiés des arsenaux. Contrairement aux apprentis, ils vont devoir refaire le parcours de la qualification dans les arsenaux. Ce parcours différent alimente un conflit latent qui resurgira au moment de la nationalisation. Pour l’heure, bousculés par l’automatisation, mis à distance des plus jeunes et malmenés par les AS, " nos anciens " voient leur univers social et productif se transformer profondément.

A ces éléments s’ajoute un fait bien plus concret et mesurable: le manque de travail, qui à partir de 1985, se généralise dans les établissements10. La nationalisation va alors bénéficier de l’appui d’alliés décisifs.

En 1987, la crise est officielle et les premières mesures rendues publiques, notamment le dégagement de tous les ouvriers âgés de 55 à 60 ans. Dans le même temps, les jeunes qualifiés mutent massivement, prîmes financières à l’appui. De 13321 personnes en 1980, l’effectif ouvrier passe à 8221 en 1990. Dans les établissements, la désorganisation est générale et augmente encore l’inquiétude des salariés. Avec ce manque de travail qui dure, tous les éléments de l’organisation industrielle et sociale perdent progressivement leur sens.

La fermeture des écoles à partir de 1986 est durement ressentie: l’instrument de formation et de reproduction de l’élite ouvrière, le lien symbolique de la cohésion sociale et technique est alors dissous, la pérennité de la population ouvrière ouvertement mise en cause.

La nationalisation est annoncée dans ce contexte déjà fortement perturbé. Son origine socialiste sème le trouble et crée une véritable scission entre les deux principales forces syndicales que sont la CGT et la CFDT.

Dans une large majorité hostiles au changement de statut de leurs établissements, manifestant à de multiples reprises leur opposition, les personnels ouvriers, affaiblis et fragilisé, sont progressivement amenés à accepter la nationalisation, voire à en espérer des améliorations significatives. Ce ne sera pas le cas. Dès 1990, le nouveau président affirme sa volonté de " rentabiliser " les arsenaux et pour ce faire de " casser l’état d’esprit et la mentalité arsenal " en provocant une " nécessaire  révolution culturelle ". Dans un contexte de crise continue et de baisse de charge constante, les salariés assistent, sur fond de plans sociaux répétés, à la réorganisation de leurs établissements.

Sur le devant de la scène, les nouveaux cadres, recrutés en masse, sont chargés de la rationalisation industrielle et idéologique des "archaïques" arsenaux. La majeure partie de la nouvelle communication de l’entreprise leur est destinée. Les ouvriers, dont le poids numérique mais aussi plus symbolique et politique, diminue sans cesse, voient la plupart des principes qui présidaient à la structuration de leur identité professionnelle considérés sans aménité. Leur stabilité, par exemple, est anachronique dans les principes vantés d’adaptation de l’entreprise à sa charge de travail, les salaires et avantages statutaires sont perçus comme autant d’héritages corporatistes handicapants, la qualité du travail elle-même est mise en cause, synonyme d’une certaine immaturité industrielle, la prédominance de l’ancienneté empêche d'interférer sur les carrières, bref de " manager "...

Le collectif ouvrier est clairement placé " hors du changement ", obstacle à la réorganisation des établissements et à la modification des rapports salariaux. La contre-culture managériale se développe ainsi sur la dissolution du mode de constitution historique des anciens rapports sociaux et plus précisément du rapport de force entretenu jusqu’alors entre les ouvriers et l’organisation.

En juin dernier, le Ministère de la Défense annonçait un nouveau plan social prévoyant la suppression de 3500 à 4000 emplois et la fermeture possible de certains sites. Les effectifs (16500 personnes en 1980) descendraient ainsi en dessous de 6000 personnes. Dans ce lent et cruel processus d'agonie (orchestré ?) si destructeur sur le plan humain et industriel, la reconversion tant réclamée par les salariés ne semble donc toujours pas à l'ordre du jour...

Frédérique Barnier

1 F. Barnier: La civilisation des armes, les arsenaux et l'industrie militaire en France, Thèse de doctorat en sociologie, Université Paris VII, 1996.

2 Les établissements de Rennes, Le Mans, Salbris, Satory, Tulle, Toulouse, Tarbes, Bourges, Saint-Etienne, Roanne.

3 Ils réalisent les blindés, canons, chars (AMX puis Leclerc) et munitions.

4 En 1978, le gouvernement s'attaque au statut par le biais des décrets salariaux des ouvriers d'Etat et recule devant l'ampleur de la mobilisation.

5 Cette date n'est bien évidemment qu'un repère arbitraire dans la construction toujours dynamique d'une culture. Néanmoins, elle marque, en moyenne et en général, une sorte d'apogée de la puissance ouvrière dans les établissements par rapport au déclin actuel.

6 80% des effectifs en moyenne (source GIAT)

7 Le terme usité dans les ateliers.

8 Notamment A. Mayer: Rapport sur les établissements industriels de la Défense, Assemblée Nationale, 1982.

9 F. Barnier: L'atelier des premières armes; processus de socialisation au travail de jeunes ouvriers professionnels, Mémoire de maîtrise de sociologie, Université de Tours, 1989.

10 Le scénario est classique: après le succès des exportations vers le Moyen-Orient dans la seconde moitié des années 70, celles-ci se tarissent dans la première partie des années 80. L'Etat n'assure pas le relais et la situation s'aggrave dans la deuxième moitié des années 80.

A propos de...gouvernance

" le gouvernement d’entreprise dans sa dimension historique " (compte rendu d’un colloque à l’Ecole Supérieure de Commerce de Paris le 26 juin 1998)

Le gouvernement d’entreprise (corporate governance) constitue actuellement un sujet de préoccupation essentiel des chercheurs en gestion, mais aussi des dirigeants de sociétés qui y voient une solution optimale au conflit endémique et coûteux (coût d’agence) opposant gestionnaires et actionnaires.

Le gouvernement d’entreprise est l’ensemble des règles de fonctionnement et de contrôle qui régissent, dans un cadre historique et géographique donné, la vie des entreprises. Cela inclut notamment les structures et pouvoirs des organes de décision, le devoir de loyauté des dirigeants vis-à-vis des associés, le rôle respectif des directions et des actionnaires, le respect du secret professionnel, l’obligation de présence aux réunions de l’Assemblée Générale des Actionnaires, le nombre d’administrateurs....

Il existe deux modes de gouvernement d’entreprise:

- un mode " interne " (modèle français, allemand, japonais) se caractérisant par une forte concentration du capital ainsi qu’un important financement bancaire. Ainsi 80% des sociétés françaises cotées en bourse ont un actionnaire contrôlant au moins 25% du capital.

- un mode " externe " ( modèle américain et anglais) se caractérisant par un financement par le marché financier et un actionnariat dispersé.

C’est donc naturellement au sein des pays anglo-saxons que l’idée de gouvernement d’entreprise a émergé et s’est développée. En effet, conformément aux conclusions de la théorie de l’agence, les firmes confrontées à un actionnariat diffus perdraient une part de leur efficacité économique et verraient de ce fait leur valeur sur le marché financier se déprécier.

Actuellement la plupart des grandes entreprises mondialisées doivent faire face à une modification de leur actionnariat et par conséquent du conflit actionnaire/gestionnaire. Ce changement porte sur:

-une augmentation de la part des investisseurs institutionnels (compagnies d’assurance, fonds de pension nord américains, institutions financières....) au sein du capital. Cette part représente aujourd’hui 18% du capital des sociétés françaises cotées en bourse (40% aux USA).

- un raccourcissement de la durée de détention des actions (7 ans en 1960, 2 ans en 1992 )

Le danger se situe principalement dans le renforcement d’une logique de court terme, logique d’autant plus prégnante que les investisseurs institutionnels sont dans l’obligation de rendre des comptes à leurs clients. Toute la réflexion stratégique des entreprises visant à assurer leur pérennité et leur développement étant fondée sur une logique de long terme, est donc, du moins peut-on le supposer, faussée par la menace de sanction des actionnaires pesant sur les cadres dirigeants.

Ainsi la réflexion sur la reconversion des industries d’armement ne peut négliger cet aspect financier du problème, en particulier à l’heure de la privatisation (THOMSON-CSF) et du changement de statut (DGA) prévu de ses principaux acteurs. En effet la plupart des firmes d’armement étaient jusqu’alors peu concernées par les coûts d’agence, l’Etat actionnaire majoritaire exerçant également le travail de direction et de régulation de ce système industriel. En particulier, la performance financière ne constituait pas la priorité de ces entreprises.

La mise en place de nouveaux modes de gouvernement des entreprises du secteur de l’armement pourrait ainsi être un des principaux défis de la reconversion.

Le colloque du 26 juin 1998 organisé par l’ESCP et le mouvement Entreprise et Histoire portant sur le gouvernement des entreprises analysé dans une perspective historique présentait donc de nombreux intérêts pour nous.

Les interventions se sont déroulées en trois sessions:

-une première consacrée au modèle " anglo-saxon " de gouvernement d’entreprise tentait d’établir un lien entre les théories et les faits historiques de la vie des affaires américaines et britanniques.
- la seconde session était centrée sur le modèle français pour en expliquer l’émergence.

- et enfin une troisième session analysait successivement et toujours dans une perspective historique, les modèles asiatiques et allemands. Ce dernier volet permit également de mettre en lumière l’importance des spécificités culturelles ( culture chinoise des affaires) et politique (influence des nazis en Allemagne) dans la construction des modèles de gouvernement d’entreprise.

Le modèle " anglo saxon "

Montrer le lien entre " gouvernance " et performance a constituer le fil conducteur de cette première session.

Geoffrey Jones de l’université de Reading au Royaume Uni, s’est ainsi attaché à montrer, en se fondant sur le travail d’Alfred Chandler, que le capitalisme familial (ou " personnal capitalism ") caractérisant l’économie de la Grande Bretagne avant la seconde guerre mondiale a constitué un handicap majeur pour les firmes anglaises car les bénéfices étaient, durant cette période, détournés de l’investissement technologique et de l’innovation au profit de la maximisation des dividendes. En effet, le pouvoir des familles, actionnaires largement majoritaires et également gestionnaires de firmes ne se heurtait à aucun contre pouvoir suffisamment puissant. La période de l’après-guerre marquait le passage du capitalisme britannique vers un mode de gouvernement " à l’américaine ", avec une atomisation des actionnaires et la perte d’influence des grandes familles d’industriels.

Geoffrey Jones précise que malgré cette mutation, le mode de gouvernement des firmes anglaises a généré une moindre performance économique que celui des firmes américaines. En effet la dissociation de la propriété et de la gestion des entreprises a provoqué une forte croissance des coûts d’agence et n’a pas permis de véritables gains de compétitivité. Plus grave, le poids très important des institutions financières (elles possèdent ¾ du marché des actions) explique qu’une part importante des groupes anglais soit passée sous le contrôle d’intérêts économiques étrangers plus capables d’assumer les risques inhérents à l’activité industrielle.

Mary O’Sullivan professeur de stratégie à l’INSEAD a posé, quant à elle, le problème de l’innovation en mettant en évidence, à travers l’histoire des groupes industriels, l’incompatibilité des caractéristiques de l’innovation, processus cumulatif et collectif et celles du mode de gouvernement dominant les firmes américaines. Elle a mis l’accent sur les faiblesses de la théorie de l’agence qui n’intègre pas de schéma d’analyse de l’innovation et contredit même ce que nous savons sur le processus d’innovation. En effet, l’allocation de ressources à l’innovation pose un certain nombre de problèmes: le retour sur investissement est incertain , il est généré par des ressources physiques et humaines et dépend également du comportement des autres firmes présentes sur le marché. Ainsi, l’innovation limiterait la mobilité de la main d’oeuvre et celle des capitaux et ne pourrait faire l’objet d’un contrôle comme les autres dépenses d’investissement. L’innovation viendrait donc à l’encontre des intérêts à court terme des actionnaires, même si à long terme elle doit permettre la réalisation d’une plus value sur la valeur des titres: la durée moyenne de possession des titres est trop brève pour que les actionnaires acceptent toutes ces incertitudes.

Mary O’Sullivan,compte tenu de l’importance stratégique de l’innovation souligne la nécessité d’en intégrer l’économie dans les modèles de gouvernement d’entreprise. Cette nécessité est d’autant plus forte que de nombreuses firmes mondialisées sont engagées dans un processus de diversification et qu’elles se comportent du fait de la complexification de leur organisation comme des institutions. Une distance croissante entre le " top management " et le terrain est alors perceptible. La maximisation du profit devient un objectif perdant peu à peu son sens.

Le modèle français

Franck Bancel et Alain Chevalier de l’ESCP ont dressé au cours de cette session le tableau du modèle français de gouvernance et de son évolution. Celui ci se caractérise par :

-le poids particulier de l’Etat, actionnaire majoritaire de grandes firmes structurant les systèmes industriel et financier français. Ce poids est encore renforcé par le nombre de dirigeants issus des grands corps d’Etat et formés par Polytechnique et l’Ecole Nationale d’Administration à la tête des 200 plus grandes firmes françaises (y compris entreprises privées) (cf. travaux de Michel Bauer et Bénédicte Bertin Maurot du CNRS en 1987).

- l’importance des participations croisées créant un véritable maillage du système industriel. Celles-ci, ainsi que l’a souligné le rapport Viénot (1995) établi a l’initiative du CNPF et de l’Association Française des Entreprises Privées (AFEP) expliquent les dysfonctionnements de nombreux bureaux de directoires empêchant toute supervision des actionnaires minoritaires. Les directions des grands groupes français manqueraient singulièrement de transparence. Leurs actionnaires, comportant une part croissante d’investisseurs étrangers, ne pourraient ainsi faire valoir leurs intérêts.

En fait, les choses changent, comme le montre le rapport Marini (1996) rassemblant des travaux initiés à la demande du Premier Ministre sur la modernisation du droit des sociétés. Son auteur y développe une série de mesures à prendre pour rétablir l’équilibre des forces au profit des actionnaires minoritaires. De plus, la part croissante d’investisseurs étrangers, notamment des fonds de pension américains sur le marché financier, concomitante avec le retrait de l’Etat-actionnaire, contribue à accélérer la convergence du mode de gouvernement des grands groupes français vers le modèle américain.

Et le reste du monde ?

Les différents locuteurs se sont attachés au cours de cette dernière session à mettre en évidence le poids des systèmes socioculturels et politiques sur le mode de gouvernement des firmes.

Patrick Gougeon de l’ESCP a souligné le poids d’une culture chinoise des affaires sur l ’économie de l’Asie du sud-est, soulignant en particulier l’influence du taoïsme et de la " Wheel strategy ". Les chinois, contrôlant une large part des économies locales, estiment ainsi que tout ayant une fin, il est inutile de chercher à maintenir une activité montrant des signes d’essoufflement. La diversification est ainsi logiquement une caractéristique de la stratégie asiatique: une nouvelle activité vient prendre la place de celle en déclin.

Fortement influencé par ces traits culturels, le mode asiatique de " gouvernance " est également marqué par le refus des dirigeants de produire des informations sur le fonctionnement interne des firmes. Patrick Gougeon analyse ainsi la crise actuelle des économies asiatiques comme une crise du mode de gouvernement des entreprises. La présence croissante des investisseurs occidentaux remet en effet en cause le modèle traditionnel.

Marie Noëlle Chalaye

 

" Es ist nicht zu spät mein lieber Lionel
1 !"

Décidément le processus d'intégration des industries européennes de défense peine à présenter une image nouvelle capable de crédibiliser une réponse aux contraintes concrètes qui pèsent sur le système de production d'armement à l'échelle de l'union politique qui s'ébauche. La France engoncée dans l'habit désormais trop étroit de l'Etat national, tout en reconnaissant par l'intermédiaire de ses deux principaux responsables politiques que le système industriel de l'armement doit abandonner son fixisme séculaire pour une remise à neuf fondée sur d'abord un processus de restructuration tous azimuts, ensuite sur une réelle intégration des industries concernées par la production d'armes, tergiverse à travers des démarches séquentielles côtoyant une logique à laquelle elle semble adhérer sans pour autant se résoudre à la matérialiser.

L'exemple du rapprochement de l'aéronautique de défense vient une fois de plus rappeler qu'au délai des projets initiés par les gouvernements des trois principaux Etats concernés par ce processus de réorganisation, l'immédiat côtoyait toujours avec la stratégie du grand frisson et que rien n'était joué alors que tout semblait décidé. Qu'en est-il au juste ? Difficile de se prononcer sur ce point, tout au plus peut-on reconnaître que l'échéance du " big bang ", naguère annoncée, permettant de passer au delà de la restructuration, à la création d'une vraie société européenne dont le management opérationnel coifferait les différents secteurs de l'aéronautique se fait attendre. Cette société européenne à l'instar de notre nouvelle monnaie aura une vocation unique par actionnariat direct qu'elle exercera en tant que seule actionnaire des différentes sociétés spécialisées qui auront été créées lors de la phase précédente.

Pour l'instant, seule cette phase est en cours de réalisation avec la mise en place de holdings nationales comme Aérospatiale ou British Aerospace qui s'auto-consolident afin de conserver une expertise globale à travers des capacités multiples. La réorganisation d'Aérospatiale qui génère, entre autre, une passerelle entre les pôles aéronautique et électronique, en prenant une participation directe dans Thomson-CSF peut servir d'illustration à cette évolution. Il convient, par ailleurs, de remarquer qu'en parallèle la stratégie menée par un groupe comme Thomson-CSF se développe actuellement dans un cadre acquis de privatisation qui permet au nouveau P.D.G, M Denis Ranque , de rechercher avec des partenaires européens, voire avec une firme privilégiée, un élargissement du capital " au niveau le plus haut ". Dans ce domaine de l'électronique de défense, comme dans d'autres d'ailleurs, les alliances par métier sont les plus faciles à réaliser, mais leur multiplication est susceptible d'entraîner des risques qui, dans un cas comme Thomson-CSF , pourrait conduire à un transformisme par "un patchwork d'alliances avec des partenaires parfois concurrents compliquant la recherche des synergies ". Une certaine prudence teintée de volontarisme reste donc nécessaire. Il en est de même dans la réflexion sur l'intégration avec des groupes aéronautiques. Selon M Ranque , ces alliances verticales risquent d'offrir moins de synergies qu'elles paraissent en dessiner, elles peuvent par ailleurs priver un groupe comme Thomson de certains de ses marchés .

La réflexion est donc intense et l'européanisation semble accélérer celle-ci . Cependant l'urgence des choix stratégiques à opérer ne signifie pas automatiquement que se fasse une émergence concomitante de pôles européens dans le secteur de l'armement et un Etat comme la France a du mal à s'affranchir de cette "obligation de protection" qu'il se doit de maintenir, dans son esprit, vis-à-vis des firmes auxquelles il reste lié par une mainmise encore régalienne du point de vue capitalistique. Pourtant si l'on en croit les déclarations gouvernementales, la rupture, ou l'évolution -ce qui paraît conceptuellement plus exact- par rapport aux positons pré-cohabitationnistes, fait que ce dernier n'est plus opposé à des ouvertures à des partenaires permettant d'atteindre le seuil d'ambitions au parfum de mondialisation. La tâche reste parfaitement possible car la cinquième République a su mener à bien les grands programmes stratégiques qu'elle s'était fixée à sa naissance et ceux-ci constituent une ossature effective de la dimension technologique et industrielle de la France, capable de servir de base à l'impératif d'européanisation pour peu que l'on sache les placer dans une synergie constructive avec nos partenaires les plus proches. N'oublions pas qu'en 1997, parmi les 50 premiers groupes industriels français, 10 le sont dans les secteurs de la production spécifiquement militaire. De même, ces firmes à spécialisation militaire sont encore au nombre de 4 dans les premier groupes exportateurs français. Ajoutons, pour clore le bilan, que selon les dernières estimations (cf : Jean-Paul Hébert , in " Le débat stratégique " , n° 40 , septembre 1998 ) les commandes d’armes à l’exportation devraient dépasser en résultat celui de ces dernières années, y compris celui de 1997, qui fut une très bonne année dans la décennie 90 (43,3 milliards de francs) . Pour l'auteur si la tendance entamée depuis le début de l'année se maintient, les exportations " pourraient donc se situer pour l'année 1998 dans une fourchette de 54 à 64 milliards de francs , soit au niveau très élevé des années 1984-1986 "

Ce tableau, trop bref pour prétendre à la vérité, cache mal des problèmes persistants qui mettent à mal l'évolution entamée et qui font peser une suspicion légitime et sur le devenir de l'industrie française et sur l'attitude de nos gouvernants qui , conscients de la nécessité d'aller de l'avant, restent crispés sur des schémas traditionnels qu'il leur est difficile de rompre

Où donc peut se situer le problème ? Il vint d'abord de l'arrivée au pouvoir à Bonn (Berlin très bientôt) d'une coalition entre les sociaux-démocrates et les verts qui en guise de prolégomènes décisionnels annoncent un abandon de l'énergie nucléaire . Bien que le processus prendra plusieurs années, ce changement radical met la France en position épineuse du fait de l'isolement dans lequel elle risque de se trouver et de la difficulté qu'elle ne peut manquer de rencontrer dans la vente de ses techniques de pointe sur le marché mondial , sans compter les pressions internes et externes qui ne manqueront pas de s'amplifier concernant l'abandon d'un source d'énergie perçue comme de plus en plus dangereuse , parce qu'isolée, par des citoyens sensibles aux thèmes écologistes . Mais ce qui retient ici notre attention , c'est l'annonce faite par le Financial Times du 12 octobre d'une fusion " au début de l'année prochaine " entre le groupe britannique British Aerospace et l'allemand D.A.S.A . Si l'on en croit les déclarations de cet organe de presse, dont les informations relèvent de la plus haute crédibilité, les deux firmes entendent ainsi faire que cette alliance puisse servir d'alternative à la transformation d'Airbus en société européenne intégrée, comprenant le français Aérospatiale .

Ces deux informations, on peut le supposer, relèvent d'une coïncidence fâcheuse plus que d'une intention déterminée, il n'empêche qu'elles s'ajoutent aux contentieux divers d'une profonde gravité qui se sont accumulées au cours des derniers mois entre la France et l'Allemagne.

Quelle que soit l'évolution des prochains mois, il est difficile de concevoir qu'elles ne puissent peser sur le débat en matière de restructuration franco-française sur le futur de l'Europe de l'armement. L'inachèvement de ces restructurations faisant contraste avec la consolidation germano-britannique. Sur ce point, en dépit des regroupements déjà opérés, les groupes français ne disposent pas encore d'une taille suffisante leur permettant d'espérer dominer l'industrie européenne. A l'inverse, l'alliance qui se dessine occuperait une place de premier ordre dans le système industriel européen, générant soit une menace incontournable pour les pôles de compétitivité de l'industrie française de l'armement, soit une attractivité magnétique difficilement résistible pouvant entraîner un ralliement dans des conditions d'allégeance peu propice au développement futur de notre "génie national". Cette quadrature du cercle reste pour l'instant la seule perspective, angoissante, d'une réflexion pour l'instant bien canalisée.

Il n'est donc pas étonnant que le sujet soit devenu brûlant et qu'aux dires des observateurs cette fusion en marche " suscite la rage de Lionel Jospin " ( Le Monde , 25-26 ,octobre 1998 ) Il est vrai qu'une telle perspective isolerait les intérêts français dans le pôle européen d'armement en cours de constitution et remettrait en cause l'équilibre d'Airbus . Si la réaction est vive de la part des responsables français, c'est que la menace est prise très au sérieux et que la décision de la bourse de Francfort d'établir un axe privilégié avec la City de Londres est considéré comme une " trahison " par les milieux financiers français du fait des accords préalablement passés entre la France et l'Allemagne Le propos n'est pas ici de démontrer que les malheurs de la bourse sont en grande partie explicables et que leur récolte est le fruit de nos propres semailles. L'exemple étant là , suffit-il comme le cogérant du groupe Lagardère, M Philippe Camus, d'affirmer que la défense européenne " ne pourra échapper à un accord entre D.A.S.A , British Aerospace et Aérospatiale-Matra " Journal des finances , 24 octobre 1998 ) pour exorciser la menace ? Dans ce cas notre Premier ministre pourrait apparaître comme un hypocondriaque en mal de self-contrôle. L'homme n'en n'a pas l'apparence et il connaît ses dossiers, et si tout est rattrapable , encore faut-il que la France cesse d'adopter une attitude en porte-à-faux qui plus est contraire à ses intérêts .

En l'état les choses sont claires, la fusion des deux groupes est entrée dans une phase finale et la naissance du numéro trois mondial est prévue pour le printemps 1999. Pour l'instant le groupe public français en est écarté. Là sont, pour l'instant, les termes de l'équation. Le P.D.G d'Aérospatial ne peut que constater qu'une telle fusion briserait la réflexion collective et le consensus en faveur d'une solution regroupant les européens. A l 'écouter , l'Etat français est prêt à considérer le schéma de fusion entre les trois sociétés, ce qui arithmétiquement ferait descendre sa participation dans le capital d'une nouvelle société à 15%, alors qu'il reste à 48% dans le cadre d'Aérospatial après sa privatisation partielle. Il convient aussi pour le gouvernement d'accélérer les négociations entre Aérospatiale et Dassault. Les circonstances s'y prêtent et la cohabitation pourrait produire plus de positif qu'on ne peut le penser, car jamais peut-être les deux protagonistes de ce schéma institutionnel n'ont été si prés de la reconnaissance d'une volonté commune dont la nécessité se double d'un impératif d'urgence .

Pour Tony Blair , les termes de l'échange sont clairs. British Aerospace n'est pas une société d'Etat et le gouvernement n'a pas de pouvoir de contrainte en la matière ... L'important est de construire une industrie de défense européenne capable de devenir compétitive sur le plan mondial et la France peut y être associée ( Le Monde , 22 octobre 1998 ) Mais, la clé du problème reste l'Allemagne et son nouveau Chancelier. Le tropisme Schrôderien envers la Grande-Bretagne aurait tord d'être négligé par la France, it's a fact ! De même , les considérations de haute diplomatie seront - au mieux - placées au second rang derrière une logique économique. La France est mal placée pour argumenter sur le fond et elle risque de payer ses tergiversations politico-économiques qui ont retardé, même si depuis quelques temps les choses avancent, la restructuration de son domaine aéronautique .

Le couple franco-allemand est loin d'être enterré et le voyage du nouveau Chancelier et de son ministre des Affaires étrangères à Paris démontre qu'on ne gomme pas près de quarante ans de collaboration fructueuse, mais l'urgence est là et la volonté de nos partenaires de parvenir à un accord est grande et l'on ne s'imagine pas vraiment les deux responsables Anglais et Allemand bloquer une fusion, qui du moins sur le papier paraît prometteuse. La contrainte européenne est incontournable et si l'Europe de la Défense a jusqu'alors avancé au rythme des politiques, il serait dommage que ceux-ci se voyant concurrencés par l'économisme ambiant en viennent à contrarier son éclosion On peut supposer que le Chancelier allemand l'ait matérialisé à l'adresse de son nouveau partenaire : " Es ist nicht zu spät mein lieber Lionel1 ". Ce à quoi Tony Blair pourrait ajouter : " It's up to you now".

Thierry Sellin

1. " Il n’est pas trop tard mon cher Lionel "

2. " C’est ton problème maintenant "

Nous avons publié...

(ne sont mentionnées ici que les publications des membres du groupe traitant de la Défense sous ses aspects stratégiques et industriels ainsi que du développement durable).

R.de Penanros " La diversification vers les marchés civils au sein de trois groupes industriels de défense dirigés par l’Etat " in Etats et firmes d’armement en Europe, Cahiers d’Etudes Stratégiques n°22 édité par J.P.Hébert, EHESS,1998.

Cette étude traite de la place qu’occupe la diversification vers les marchés civils dans la stratégie d’adaptation à la crise de trois grands groupes industriels de défense proche de l’Etat : la S.N.P.E, la D.C.N et Thomson-CSF.

Malgré l’identité commune de leur propriétaire ou principal actionnaire, face au déclin de leurs activités militaires, ces groupes vont adopter trois approches différentes de la diversification. Si pour la S.N.P.E, il s’agit d’une mutation en profondeur à l’oeuvre depuis déjà plus de vingt-cinq ans, d’une volonté de désengagement profond et durable du domaine militaire, pour la D.C.N, la diversification reste une démarche strictement défensive de recherche dans le domaine civil, et pour le temps strictement nécessaire, d’un complément de plan de charge ; en aucun cas il n’est envisagé que cette activité civile vienne supplanter un jour l’activité militaire. Pour Thomson-CSF, les choses sont moins nettes. Au premier abord, la diversification vers les marchés civils semble tenir une place importante dans la stratégie de la société. A y regarder de plus près, il n’apparaît pas cependant que l’action menée par la société en matière de diversification traduise une réelle volonté de réduire sa dépendance vis-à-vis des activités militaires. Il s’agirait plus en fait d’une action en trompe l’oeil qui ne remettrait pas en cause la stratégie du " réduit " militaire, du recentrage sur l’électronique de défense, arrêtée par son ancien président au cours des années quatre-vingt.

R.de Penanros et T.Sauvin " Territoire et conversion des activités industrielles de défense : l’expérience brestoise " Accès, livraison spéciale : mers vivantes, Tome II, Territoires et places portuaires, juillet 1998.

Si la conversion industrielle est une nécessité, elle ne peut en aucun cas être engagée au seul niveau de l’entreprise, du groupe industriel ou de la branche d’activité. Elle appelle également une approche territoriale. Le territoire doit, à ce propos, être appréhendé comme une organisation qui, grâce aux effets de proximité, est susceptible de produire

de la confiance, c’est-à-dire un environnement sécuritaire propice à l’émergence de stratégies offensives visant la diversification ou la conversion des activités. S’appuyant sur l’expérience brestoise, les auteurs montrent, dans cet article, que dans le procès de diversification/conversion, la mise en réseaux des acteurs locaux peut, en dépit des obstacles économiques et culturels à la conversion des activités de défense, assurer leur ancrage territorial et partant, établir les bases d’un développement endogène.

 

Informations diverses

Un observatoire de la diversification des industries et des territoires des activités de défense à l’ université de Brest ?

De façon a priori paradoxale si l’on tient compte du secret que recouvre ce secteur, plus qu’aucune autre sans doute la diversification des activités de défense a fait l’objet au cours des dernières années d’études rendant compte d’expériences industrielles et territoriales de diversification menées à travers le monde. Conduites à l’initiative de collectifs de travailleurs du secteur de la défense, de mouvements de la paix, de communautés locales et d’universitaires, les uns comme les autres souvent stimulés par la dimension morale qu’ils attachaient à cette mutation particulière (passage d’une production de guerre à une production de paix), ces études constituent un matériau brut de valeur pour une recherche approfondie sur la diversification des activités de défense conçue comme contribution à la compréhension des mécanismes de la transformation sociale.

Faute d’un nombre suffisant de centres dédiés à leur collecte, la plupart de ces documents à diffusion restreinte ne touchent qu’un lectorat de proximité. Pour la recherche, mais aussi pour la documentation des acteurs du terrain, il y a là sous exploitation manifeste d’une mine d’informations. Tel est le constat que tire une député dans un récent rapport parlementaire et qui l’a conduite à proposer l’installation d’un observatoire chargé de capitaliser les expériences et les savoirs en matière de diversification (cf, op cité p.121). Un tel observatoire n’existe pas en effet actuellement en France.

Compte tenu de la dimension recherche que devrait avoir cet observatoire, l’université semble être la structure la mieux adaptée pour l’accueillir et ceci pour trois raisons au moins :

1. La recherche que l’observatoire devrait conduire est un travail de longue haleine qui ne peut véritablement s’accomplir que dans le cadre de programmes pluri-annuels financés sur fonds publics, ceux qui s’adressent en priorité aux universités et autres grands organismes publics de la recherche.

2. Elle porte sur un objet social complexe dont l’examen demande la coopération de plusieurs disciplines du domaine des sciences sociales (Economie, Droit, Gestion, Sociologie, Psychologie, Géographie humaine, Urbanisme...). Regrouper au sein d’une même équipe des chercheurs de disciplines si diverses n’est pas une chose aisée. Par la dynamique fédératrice qu’elle développe, une université pluridisciplinaire des domaines considérés serait le cadre approprié d’accueil d’une telle équipe de recherche.

3. Enfin, à l ’Université, cette recherche pourra tirer profit de la fertilisation croisée que favorise ici les possibilités de mettre en place des enseignements de spécialité en lien étroit avec la recherche.

La crise des activités de défense n’exerce pas le même effet déstabilisateur sur toutes les régions. Ainsi la région Ile de France qui rassemble pourtant 35% des emplois industriels de défense n’est, compte tenu de la richesse de son tissu économique, que très faiblement dépendante des activités de défense. Les problèmes de diversification/reconversion et singulièrement de diversification territoriale se posent d’abord en province et notamment dans les régions comme la

Bretagne, PACA et l’Aquitaine dont les taux de dépendance sont deux fois plus élevés qu’en région parisienne.

 

Ce constat nous conduit à penser que c’est sans doute dans une université de province, implantée au cœur d’une région à forte dépendance militaire que doit être créé l’observatoire de la diversification. Nulle part mieux qu’ici l’on pourra observer in vivo, et sous le double aspect industriel et territorial, le déroulement de procès de diversification/reconversion, nulle part plus qu’ici les activités menées par

l’observatoire seront en prise avec la réalité de la région et pourront servir à son développement.

Cette université de province pourrait être l’Université de Bretagne Occidentale. Parmi les arguments qui plaident en effet en faveur de l’installation de l’observatoire de la diversification à l’université de Brest, citons les trois suivants :

* La forte dépendance militaire du site brestois

Si la Bretagne est aujourd’hui la première région de France par la dépendance militaire, ce classement est en grande partie la conséquence de l’importante activité de défense concentrée dans la région brestoise. A elle seule en effet, la zone d’emploi de Brest rassemble près des 2/3 des emplois industriels de défense bretons et plus de 80% de ses forces militaires navales. Toutes activités de défense confondues, c’est près d’un emploi sur trois qui, dans la région brestoise, dépend des activités militaires locales.

* Un centre de recherche universitaire reconnu pour ses travaux en matière de défense et de reconversion des activités militaires.

A une époque où les budgets de défense pouvaient encore donner l’illusion d’un maintien sinon d’un développement des activités militaires, l’UBO sera la première université française à poser le problème de la reconversion des industries d’armement lors d’un colloque international qui s’est tenu à Brest en 1994. Dans le prolongement de ce colloque sera mis en place la même année à l’université un groupe pluridisciplinaire (Droit, Economie, Gestion, Sociologie) d’Etudes sur la Défense et le Développement Durable : le groupe E3D. Comme le souligne Martine Lignières-Cassou dans le rapport pré-cité, E3D est peut être encore aujourd’hui le seul centre de recherche à mener une recherche théorique sur les procès de diversification/reconversion des activités de défense ; en tout cas, à notre connaissance, il est le premier à avoir développé cette thématique, et les travaux qu’il a conduits en ce domaine depuis quatre ans ont déjà fait l’objet de nombreuses publications.

* Un réseau de correspondants des domaines des activités de défense.

En quatre ans d’existence, E3D s’est constitué au plan national et international un solide réseau de correspondants, pour la plupart concernés par les problèmes de diversification/reconversion des activités de défense. Il s’agit là d’un atout de première importance pour un observatoire installé à Brest. Grâce à la mise à contribution de ce réseau, l’observatoire serait assuré de disposer d’un fonds documentaire particulièrement riche et d’une actualité constamment renouvelée.



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