La Lettre du Groupe E3D n° 8 - avril 1999

 

EDITORIAL

Cette lettre du groupe E3D demeure fidèle à nos préoccupations -défense et développement durable- qui se révèlent plus que jamais d'actualité avec le conflit yougoslave.

Thierry Sellin soulève la question de l'élargissement de l'OTAN aux ex-pays de l'Est que sont la Pologne, la Hongrie et la République Tchéque. Au delà de ces trois pays, l'élargissement de l'OTAN aux Pays d'Europe Centrale et Orientale (PECO) pose le délicat problème de la coexistence pacifique avec la Russie, problème que la guerre engagée contre la Serbie ne contribue pas à simplifier.

Michel Voisset nous relate l'épopée du projet HAARP de transport d'énergie à longue distance. Ce projet, financé par le Pentagone, interpelle à juste titre l'auteur, puisqu'il enfreint la convention internationale de 1977 interdisant toute manipulation de l'environnement. En l'absence de contrôle sur ce type d'activité, ce projet peut être préjudiciable pour l'Humanité et va à l'encontre du principe de précaution, principe que nous avons analysé dans nos lettres précédentes.

Notre stagiaire, Aude-Emmanuelle Fleurant, nous apporte un regard extérieur sur les perspectives de reconversion sur la zone d'emploi de Brest. Elle souligne les divergences entre les objectifs définis par l'Etat (plutôt des restructurations industrielles engendrant un processus de concentration-centralisation du capital) et ceux qui pourraient être poursuivis par les acteurs locaux (reconversion fondée sur les compétences locales). A ce propos, elle fait référence au cas du Bas-Richelieu, région du Québec, qui a su, progressivement, sur la base d'un consensus établi entre les acteurs concernés, élaborer une stratégie de développement fondée sur les compétences régionales.

C'est à ce genre de stratégie de développement endogène que se rattache l'expérience de construction et de refonte de plates formes offshore. Le carrefour international de l'offshore prévu fin mai à Brest devait être l'occasion de mettre en exergue notre savoir-faire en ce domaine. Le retrait annoncé de la DCN -le maître d'œuvre de cette opération locale de diversification/reconversion- de cette importante manifestation risque d'en priver la région brestoise de toute retombée.

Thierry Sauvin

La reconversion à Brest : regard extérieur

Aude-Emmanuelle Fleurant est candidate à la maîtrise (équivalent d’un DEA) au département de science politique de l’Université du Québec à Montréal. Elle est également membre du Groupe de recherche sur la reconversion industrielle et a participé à plusieurs études sur le développement régional et la reconversion. Dans le cadre de ces études, elle a effectué un stage de trois mois au sein du Groupe E3D à l’automne 1998. Le texte ci-dessous reprend l'exposé sur le procès de reconversion brestois qu'elle a présenté au séminaire E3D à l'issue de ce stage.

Nous n’apprendrons rien de nouveau au lecteur en disant que Brest est une communauté économiquement dépendante de l’activité industrielle militaire. En effet, la présence dans la ville et dans son périmètre immédiat d’un chantier naval de la DCN, de deux usines de Thomson-CSF ainsi que d’une poudrière de la SNPE constitue, par les emplois directs, indirects et induits dont elle dote la population, un poumon économique important. Cette région n’a donc pas échappé aux conséquences de la réduction des budgets de défense et de la baisse des activités liées à la production de matériel militaire, subissant notamment des pertes importantes d’emplois et de savoir-faire.

Face à un avenir économique qui apparaît encore aujourd’hui incertain, plusieurs acteurs de la région ont introduit l’idée d’une reconversion pour pallier aux effets dommageables de la nouvelle donne socio-économique. Ce concept est en effet à l’origine de plusieurs plans de relance élaborés par des communautés durement touchées par les coupures et les restructurations du marché de la défense un peu partout en Occident. Le but de cet article est de voir comment on peut établir une correspondance entre les objectifs les plus connus de la reconversion et ce qui se passe présentement sur le territoire brestois. Notre analyse se fonde sur l’expérience dégagée de démarches de reconversion étudiées sur le territoire québécois, notamment dans la région du Bas-Richelieu.

La reconversion, de quoi s’agit-il?

Pour nous, la reconversion signifie d’abord et avant tout une démarche dont l’objectif central est la réduction ou l’élimination de la dépendance à l’activité de production militaire au profit de la production civile. Cette démarche, qu’elle s’effectue au niveau de l’usine ou de la région, signifie une rupture avec les activités traditionnelles, rupture qui exige que l’on dispose d’un certain contrôle sur le développement économique et sur ses outils (financiers, infrastructures, logistiques, etc.).

Si la volonté de reconvertir semble au rendez-vous dans la région brestoise - du moins apparaît-elle largement exprimée et souhaitée - il faut toutefois s’interroger sur la présence des conditions favorables à sa mise en place. Au cours de notre séjour de trois mois à Brest, nous avons pu observer l’existence d’obstacles importants à la mise en chantier d’un tel projet.

Les logiques de l’Etat

Le premier frein à la reconversion semble résulter de la prédominance de la logique de l’Etat central en matière d’activité militaire et de reconversion. Cette logique est, selon nous, de deux ordres. Dans un premier temps, elle paraît provenir de la volonté d’indépendance en matière de défense de l’Etat français. En effet, ce désir historique d’autonomie s’est exprimé par la mise en place d’une stratégie de défense axée sur la maîtrise de l’arme nucléaire et dont la gestion politique s’effectue au niveau des instances centrales. Dans un deuxième temps, la volonté d’indépendance militaire a également signifié la formulation de politiques préconisant l’autosuffisance en matière de matériel militaire et par conséquent, le maintien d’une base industrielle de production capable de répondre à la quasi totalité des besoins en matériel militaire des forces armées françaises. L’appareil de production industrielle de défense issu de cette politique est important et diversifié, mais il est aussi directement tributaire des programmes et des décisions élaborés par le gouvernement central.

On peut donc constater, à travers les dimensions stratégiques et industrielles de la politique de défense française, l’existence d’un mouvement qui tend à concentrer le pouvoir décisionnel pour tout ce qui concerne le champ de la défense aux mains d’instances plutôt centralisées. Dans cette perspective, la problématique engendrée par la décroissance des dépenses militaires est également devenue une préoccupation pour ces instances qui tentent d’exploiter à leur manière l’idée de reconversion pour amortir les effets négatifs de la crise des industries de défense. Leur préoccupation intègre sans doute le problème des pertes d’emplois et celui de la déstabilisation des économies régionales, mais elle demeure centrée sur des enjeux plus cruciaux comme le maintien de la pérennité du système de production militaire et la préservation du savoir-faire et du positionnement de la France dans le secteur de la haute technologie. Le processus de construction européenne, l’agressivité des firmes américaines sur les marchés internationaux d’armement et les volontés de contrôle budgétaire, pour ne mentionner que ces contingences, font en sorte que la logique dominante en matière de réorganisation de la défense semble d’abord cibler un repositionnement de l’industrie nationale sur les scènes européenne et internationale. La question régionale est ici vue dans la perspective d’un " accompagnement " qui ne figure pas dans les éléments centraux de la stratégie de reconversion adoptée par l’Etat, reléguant du même coup les volontés de développement régional au second plan.

Ce constat nous amène à penser qu’il existe présentement une divergence significative entre les objectifs de la reconversion tel que définit par Paris et ceux que peut poursuivre Brest. Il devient alors difficile de penser une démarche prise en charge par le milieu, mais qui s’effectuerait par le biais des instrument construits par l’Etat. Concrètement, cela s’illustre par le fait que les acteurs régionaux semblent avoir très peu d’emprise et de contrôle sur les outils de développement spécifiquement liés à la restructuration du marché de la défense.Est-il cependant impossible d’envisager un autre processus pour Brest? Le cas du Bas-Richelieu, au Québec, tend à démontrer que c’est possible en dépit de la présence de conditions adverses. Cette région, qui représentait un intérêt secondaire dans le panorama canadien, a réussi à se donner une stratégie de redéploiement de son économie qui commence à être prise au sérieux depuis qu’elle a cessé de considérer que son redéveloppement était la responsabilité des gouvernements supérieurs (provincial et fédéral) et qu’elle a opté pour une approche qui met l’emphase sur les forces et le vouloir collectif du milieu.

Il y a vingt ans, le Bas-Richelieu était un symbole des luttes ouvrières et syndicales liées au refus du déclin d’une activité industrielle qui, comme celle de Brest, était largement tributaire des contrats militaires. Chaque manifestation se terminait par le dépôt de revendications exigeant de l’Etat qu’il assume ses responsabilité face à une situation dont il était coupable. Lassés de l’absence de résultats, les responsables des organismes chargé du développement local ont rédigé une série de plans d’action centrés sur des cibles jugées accessibles pour eux et se sont attelés à la tâche de les faire entériner par le milieu (élus, représentants du milieu des affaires, syndicats etc.).Cette démarche se poursuit présentement et on peut en dire au moins trois choses: (1) elle s’est raffinée au point de prendre maintenant la forme d’une véritable politique industrielle; (2) elle s’intègre aux objectifs plus vastes poursuivis par les gouvernements supérieurs, mais en misant sur la valorisation de ses propres avantages; (3) elle fait l’objet d’un large consensus dans la communauté. Les acteurs locaux avaient identifié le marché de l’environnement comme la voie à privilégier. Ils ont voulu l’approcher en mettant en valeur leur infrastructure existante dans le domaine de la fabrication de produits métalliques et de la machinerie. Ils axent maintenant leurs efforts sur la fabrication d’équipements en environnement nécessitant un fort contenu en traitement des métaux. Des niches bien précises ont été retenues et une approche pour les entreprises clairement identifiée. Le gouvernement québécois se dit maintenant prêt à soutenir une démarche qu’il juge susceptible de permettre à la région de se démarquer. Mais il précise du même souffle que son aide (encore à venir cependant) se justifie principalement par le consensus qui a émergé autour du plan de relance.

La dynamique brestoise

Plusieurs phénomènes ont attiré notre attention dans l’étude de la démarche de Brest quant à la mise en oeuvre d’un processus de reconversion. Précisons que la plupart des remarques qui suivent proviennent d’observations et des résultats obtenus lors d’entrevues effectuées au cours de notre séjour à Brest.

Première évidence: l’inexistence d’un diagnostic régional faisant consensus au sein des acteurs et de la population où seraient identifiées de façon claire et crédible les forces et les faiblesses de la région. Cet exercice nous apparaît incontournable. Un tel bilan de la situation, s’il reçoit l’aval de la population et de ses représentants, pourrait constituer un pas important vers la mise sur pied d’une nouvelle stratégie de développement. Au cours de notre séjour à Brest, nous avons plutôt observé la coexistence de plusieurs diagnostics régionaux répondant forcément à des lectures différentes de la réalité. Ceci donne à penser à l’observateur qu’il n’existe pas de consensus sur un portrait régional véritablement représentatif.

Deuxième évidence: Il semble bien difficile de réunir autour d’une même table les principaux acteurs des milieux économiques et sociaux pour traiter de la question de la reconversion. La concertation est certes un exercice difficile et long, mais elle nous apparaît essentielle à l’élaboration d’une stratégie de développement susceptible de s’ancrer dans les compétences régionales. Une démarche bien appuyée au plan régional contribuerait sans doute à ce que la région se détache de la logique imposée par le gouvernement central et remette à l’avant plan ses propres priorités. Une fois ces dernières connues, les représentants politiques de la région et les gestionnaires locaux du pouvoir central pourraient-ils se payer le luxe de les ignorer? Paris ne serait-elle pas contrainte de s’y arrimer sous une forme ou une autre?

Troisième évidence: les activités civiles qui sont aussi partie de l’économie brestoise manquent de visibilité. Or, il s’agit d’une base souvent innovante qui gagnerait à être mieux connue et dont la mise en valeur pourrait contribuer au renouveau régional. En les montrant au monde extérieur, la région ferait la preuve qu’il est aussi concevable de penser l’économie de Brest à l’extérieur du système militaire et que la région sait déjà faire plus d’une chose à la fois.

En travaillant sur ces différents fronts, Brest se donnerait sans doute la base nécessaire à la formulation d’un projet fédérateur susceptible de servir de tremplin à la relance régionale et de point de référence pour un ajustement des mesures d’accompagnement qui sont actuellement offerte au territoire.

Conclusion

L’exemple du Bas-Richelieu, comme d’autres démarches (Cumbria, Philadelphie, Dunkerque, etc.) montre qu’il est possible de modifier de façon significative une dynamique économique même si cette dernière apparaît se présenter au départ dans un contexte peu favorable. Toutefois, les conditions de la reconversion territoriale ne peuvent être réunies sans mener simultanément un travail de fond sur les possibilités spécifiques de la région que les acteurs peuvent exploiter et faire valoir.

Aude-Emmanuelle Fleurant

A propos de…

HAARP, science ou désastre?

(Les Rapports du Grip: Le programme HAARP, Science ou désastre? 33 rue Van Hoorde; B-1030 Bruxelles)

Luc Mampaey du GRIP a soutenu récemment un mémoire devant un jury de l’Université de Bruxelles. Le sujet du mémoire a pour thème un projet de développement technique des trois corps principaux de l’armée américaine. Il s'agit du projet HAARP qui se propose d’intervenir et de modifier temporairement une zone externe de l’atmosphère : l’ionosphère.

Le projet HAARP (High Frequency Active Auroral Research Program) est financé par le Pentagone. Il doit agir sur une partie de la haute atmosphère : l’ionosphère. Les zones aux hautes latitudes de cette partie de l’atmosphère sont le siège de phénomènes souvent intenses provoqués par l’interaction du champ magnétique terrestre et des vents solaires, les manifestations les plus spectaculaires sont les aurores boréales et les perturbations des émissions radios. Cette zone de l’atmosphère est fragile et vitale pour la vie sur Terre. Les chercheurs civils disposent en Europe sur le cercle polaire (Tromso, Norvège) et aux USA en Alaska (Université d’Etat d’Alaska) de centres d’études spécialisés sur l'ionosphère.

La genèse du projet HAARP est un assemblage de faits qui n’ont pas de lien à leurs origines. La société pétrolière ARCO a pris des permis en Alaska, cette région possédant des réserves, estimées, considérables. L'exploitation de ces réserves loin de toute zone de consommation et dans un environnement extrêmement hostile est une gageure. La société ARCO a chargé une de ses filiales spécialisée dans les recherches amonts (en fait une micro société de chercheurs en physique) de réfléchir et de poser les brevets protégeant de la concurrence l’exploitation projetée. L’imagination et l’audace de ces chercheurs leur a fait envisager des solutions inédites. En substance ils proposent de transférer l’énergie électrique produite sur place par divers systèmes d’onde électromagnétique dans lesquels l’ionosphère joue un rôle de miroir.

La perte d’intérêt de ARCO dans l'exploitation des champs pétroliers d'Alaska inexploitables économiquement a motivé la vente de sa filiale spécialisée APTI à un groupe major de l’armement : RAYTHEON. Le Pentagone a lui réorienté sa stratégie. La communication y tient une place de tout premier plan. Le contrôle des communications est donc un de ses objectifs majeurs. Couper les communications de l’ennemi voire brouiller celles de ses amis est un enjeu de cette nouvelle stratégie.

Le montage du projet HAARP est axé autour d’un groupe universitaire spécialiste du domaine (l’Université d’Alaska) et de APTI qui est chargée de l’ingénierie. Les moyens nécessaires sont considérables. Il faut faire appel à des technologies qui restent, pour certaines, exclusivement militaires. Du point de vue scientifique, l’attrait doit être très fort, les ressources de la recherche civile ne permettant pas de mobiliser des moyens aussi importants. Ces pratiques de financement sont employées constamment aux USA, environ la moitié des crédits alloués aux centres de recherches est d’origine militaire. Il faut noter que l’on sort alors du schéma traditionnel de " proposition/évaluation " de tous les projets scientifiques civils. Dès lors, rien ne permet de discuter le bien fondé de ces recherches, en particulier, de reconnaître une possible arnaque. Seule une évaluation du projet pourrait offrir cette possibilité.

Les retombées de ce projet sont, selon ses auteurs, d’un intérêt de tout premier plan pour l’humanité. En premier lieu, conformément au premier thème de la recherche engagée par ARCO, le système pourrait servir de mode de transfert à de l’énergie électrique sur un site d’opération. Les concepteurs du système, aujourd’hui en phase de test, prétendent que la transformation d’état de ce milieu est temporaire, brève, sans conséquence sur la biosphère. Malgré tout HAARP est au stade du prototype et ne peut prétendre aujourd’hui atteindre cet objectif ambitieux -le transfert d'énergie- projet d'ailleurs abandonné par ARCO.

Pour accroître l’intérêt du projet, d’autres retombées sont aussi évoquées tel que la prospection géophysique des ressources pétrolières ou la recherche de cavités dans les zones de conflit. Mais aucun dispositif n’est décrit pour la mise en œuvre de ces produits dérivés.

Ce projet nous interpelle sur les points suivants :

1/ Il enfreint un accord international ratifié par les USA1

2/ La manipulation de l’ionosphère est un moyen supplémentaire mis au service exclusif d’une puissance militaire qui s’arroge le droit de régler selon ses intérêts les communications.

3/ Rien ne prouve que le retour à l’identique soit immédiat pour la partie de l’ionosphère excitée par le système en vraie grandeur, les spécialistes ne partagent pas l’optimisme des concepteurs du projet.

4/ Le transfert de l’énergie électrique sur de grandes distances sans installer d’infrastructures complexes lourdes est une gageure. C’est aussi sans doute un rêve de stratège. Comme exemple, la guerre du golfe " renard du désert " qui a été un challenge au niveau de la logistique et donc de l’énergie à fournir pour le fonctionnement d’un système opérationnel complexe.

Des chercheurs nord américains et Luc Mampaey à leur suite ont de bonnes raisons de nous alerter, l’absence de contrôles sur ce type d’activité est le problème essentiel. Il faut que les experts s’expriment, mais leurs évaluations doivent être soumises à la critique des citoyens. Ce projet ne doit pas être seulement un jeu pour stratèges et technologues.

1. Une convention internationale de 1977 interdit toute manipulation de l’environnement et en tout premier lieu de l’atmosphère terrestre. Cette convention a mis fin aux travaux, d’apprentis sorciers, engagés par le Pentagone (et les soviétiques). Ils portaient entre autres sur la création d’événements climatiques (fortes pluies, sécheresse provoquée, brouillard) répondant aux besoins opérationnels y compris par des tirs spéciaux et secrets d’armes atomiques.

Michel Voisset

L'élargissement de l'O.T.A.N : tentative décalée d'assurer un système collectif de sécurité.

Si l'Europe reste somnambule selon l'expression de Régis Debray (Le Monde du 1 avril 1999 ), l'aigle Américain ne dort que d'un œil et la comptine de la "fin de l'histoire", qui lui a été naguère susurrée à incontestablement produit un effet contraire. Heureusement, d'autres chansons, plus propres à l'éveil, reprenaient en refrain le "bel avenir de la guerre", plus angoissantes, mais sans doute plus crédibles au royaume de l'homo erectus. Aussi étions nous prévenus. Mais le propos n'est pas ici l'étude comparative des prévisions annoncées au regard des faits éprouvés, mais simplement de revenir sur l'élargissement au début 1999 de l'organisation aux ex-pays de l'Est que sont la Pologne, la Hongrie et la République Tchèque.

Le désir d'OTAN

La déclaration de juillet 1997 des chefs d'Etat et de gouvernement de l'OTAN, faite au sommet de Madrid paraissait largement consensuelle, voire enthousiaste et définissait des critères d'adhésion pouvant être interprétés comme un accord potentiel concernant les prochains élus pressentis que constituait l'axe sud avec la Roumanie et la Slovénie et l'axe nord avec la Lettonie, l'Estonie et la Lituanie. Plus qu'une invite, comme l'ont théorisés certains, c'est à une demande forte des pays de l'ex-bloc de l'Est qu'il faut attribuer cette adaptation institutionnelle et sécuritaire. Le maître d'œuvre américain apparaissant de plus au cours de la première moitié des années 90 comme un modèle de stabilité face à l'incurie européenne dans les Balkans. L'absence ou la diminution de la menace soviétique n'a en rien supprimé le besoin de sécurité collective et l'Alliance par son intervention directe dans le cadre de politiques de prévention et d'action de maintien de la paix était perçue par les candidats à l'intégration comme garant d'une réelle volonté de maintenir les buts de l'OTAN, ceux contenus dans l'article 5 du traité de Washington , qui font que toute sorte d'agression et de coercition exercée à l'égard d'un quelconque membre du traité enclenche une automaticité de mise en oeuvre des principes de défense mutuelle.

Au delà d'un retour à une situation ante Yalta qui implique une volonté ferme d'appréhender de nouveau la communauté de destin et de valeurs qui sont l'essence de la civilisation européenne, le souci légitime de se distancier de l'emprise Russe reste prégnant, même si la menace a partiellement disparu. N'oublions pas l'apparition de conflits locaux obéissant à des modèles de rupture identitaire générant un nouveau désordre sécuritaire proliférant sur la désétatisation des pays et la dépolitisation des peuples. Toutes les pulsions agressives et morbides naguère congelées par le communisme impérial, remontent en surface entraînant les autistes d'hier vers des aventures guerrières déstructurées et sans fin, qui font de cette nouvelle catégorie générique que sont les conflits de faible intensité des guerres de fous, là où auparavant l'angoisse régnait.

L'expérience méphitique de la Yougoslavie par le traumatisme guerrier qu'elle véhicule montre combien la nature de la guerre est différente mais aussi à quel point l'existence des conflits demeure prégnante. Ces guerres "sans ligne de front bien précise" selon Vaclav Havel laissent le conflit local au rang d'une réalité hautement subversive. Dans ce domaine l'Union Européenne n'est en rien capable de se dispenser du rôle actif des États-Unis. La défense européenne offre pour l'instant et pour quelques temps encore une crédibilité immatérielle, et pour des pays comme la Pologne, marquée par les traumatismes de ses expériences géopolitiques, ou la Hongrie, aux minorités potentiellement exposées, seule une attitude pragmatique semble concevable ( 85% de "oui" pour l'intégration à l'OTAN lors du référendum organisé en Hongrie le 18 Novembre 1997 ).

Les exclus quant à eux, qu'ils soient Roumains, Bulgares, Slovènes, Baltes, après avoir fait de l'adhésion un, sinon le, fondement de leur politique étrangère (quand ce n'était pas intérieure), ont accusé la relégation au tour ultérieur. Mais ils ont bien retenu le message du Président Clinton, qui lors de sa visite à Bucarest le 11 Juillet 1997 lança à la foule une promesse à la hauteur de la déconvenue roumaine : " la porte de l ' OTAN restera ouverte et nous vous aiderons à la franchir ". L'approche consensuelle n'efface en rien le fait que les attentes et les comportements restent déterminés par les intérêts américains. Ces derniers, dans un second temps, n'ont pu faire abstraction des dysfonctionnements de l'évolution démocratique dans certains pays et de l'impact de l'entrée dans l'OTAN d'Etats instables sur les plans stratégique et économique. Dans ce cas, l'objectif d'intégration à un concept commun de défense, par sa difficulté d'élaboration, peut mettre en cause la crédibilité de l'Alliance.

Complexité conceptuelle

Il n'est pas évident dans ce contexte que le sommet prévu à Washington fin avril puisse déboucher sur une poursuite du processus d'élargissement. L'intervention de l'OTAN en République Fédérale de Yougoslavie rend cette hypothèse encore mois crédible. Cela ne crée en rien des incertitudes nouvelles. Celles existantes sont tout simplement confortées. Passé les premières satisfactions d'usage les États-Unis n'ont jamais fait preuve d'un activisme débridé en matière d'élargissement.

La résolution de ratification adoptée par le Sénat américain le 30 avril 1998, si elle a rassuré le camp des dubitatifs sur les intentions américaines, n'en a pas moins mis les choses en perspective. Pas moins de 9 déclarations et 6 conditions constituent le" package" de la résolution de ratification. Le Sénat dont le rôle est essentiel dans les mécanismes du pouvoir en matière de politique étrangère a refusé de transiger sur la suprématie du Conseil de l'Atlantique Nord concernant les prises de décision de l'OTAN. En aucun cas le conseil permanent conjoint et le conseil de partenariat euro-atlantique ne peuvent se voir accorder un droit de veto. De plus, et la contrainte politique induite est particulièrement intéressante dans le contexte actuel, pour le Sénat, la recherche de contreseing dans l'hypothèse d'une action de l'OTAN dans la zone définie par le Traité de Washington est sans effet juridique. Dans ce cas, les visas de l'O.N.U ou de l'O.S.C.E ne peuvent être envisagés comme condition sine qua non de toute action de l'Alliance. L'étude attentive des textes est souvent très révélatrice des concepts qui peuvent parfois paraître obscurs au niveau du discours politique.

Concernant un second élargissement, la position du Sénat est peu précise. Il ne montre pas d'opposition délibérée et reste plutôt dans le formalisme procédural. Il convient cependant de rappeler que par la résolution de ratification déposée en mai 1998, le Sénat précisait qu'en dehors des trois pays adhérents nul autre était invité à se joindre à l'Alliance. Les débats congressionnels qui s'étaient par ailleurs focalisés sur le partage du fardeau (burden-sharing) financier, tendaient à démontrer que le Congrès était disposé à mettre un frein aux engagements éventuels concernant de nouveaux pays. La Secrétaire d'État Madeleine Albright avait habilement anticipé cet état d'esprit aisément prévisible en déclarant lors d'une réunion du Conseil de l'OTAN à Bruxelles le 16 Décembre 1997 : " nous éviterons tout engagement spécifique envers des pays particuliers, il n'y a aucune raison de soulever quelques espoirs en faisant état de favoris ou en assurant que nos parlements y seront conciliants". Une telle position répond à plusieurs préoccupations, principalement celle d'un rapprochement ou d'une adhésion de la Russie. Dans le contexte de l'époque cette entrée peut être considérée comme un transfert de responsabilité de la Russie vers l'Alliance. La menace chinoise et celle de certains pays des marches asiatiques sont dans tous les esprits. Cependant certains stratèges américains voyaient favorablement une telle alliance contre une Chine montant en puissance. L'Europe défend moins fermement l'adhésion Russe. Le ministre de la défense Wolker Rühe exprimant lors d'un voyage à Tokyo en mai 1997 l'opposition du gouvernement allemand précisait que l'immensité russe était un obstacle à une intégration effective dans les structures euro-atlantiques. L'Europe ne peut assumer des engagements défensifs, surtout financiers, pour des zones s'étendant aussi loin en Asie.

Par ailleurs, l'O.T.A.N tout en affirmant haut et fort son modèle d'alliance qui doit rester une référence n'hésite aucunement à s'engager dans des stratégies transversales qui sortent du champ étroit de sa compétence ratione materiae. Ce fut le cas dernièrement de la mise en place du Partenariat pour la Paix. Ces microcosmes cellulaires transforment imperceptiblement l'Alliance en accords multinationaux impliquant un processus de coopération militaire et politique interétatique au sein même de l'Alliance. Défense collective et engagements moins coercitifs doivent à l'avenir faire bon ménage, de façon à s'adapter aux opérations à géométrie variable que sont les actions de maintien de la paix, les missions dites Petersberg et/ou les opérations hors zone.

L'élargissement et la variabilité défensive mise en place récemment forcent à considérer qu'au delà des affirmations concernant l'impératif de défense collective, l'Alliance rejette l'idée que des distinctions trop tranchées puissent laisser quelque État demandeur hors de l'orbite des structures de sécurité Euro-atlantique. La sécurité ne se divise pas en Europe et effectivement tous les pays européens sont concernés par la sécurité collective. Nous assistons à un brouillage conceptuel entre les alliés d'origine et les partenaires récents. A ce jeu, et pour le moment, les élargissements n'éclaircissent en rien les enjeux défensifs. L'engagement au Kosovo à ce titre entre dans cette logique. Non qu'il ne doit pas être, mais tout simplement parce qu'il est bien plus logique qu'il n'y paraît. Aux nécessités d'urgence et au but légitime d'imposer la paix se superposent les glissements sémantiques et structurels des réflexions stratégiques actuelles. Force est de constater que les mutations des idéologies défensives des deux camps "réussissent" à conduire à l'action là où le monolithisme archaïque d'antan avait uniquement figé l'espace et le temps. Triste victoire de la liberté !

les élargissements et après ?

Quoi qu'elles en soient, ces évolutions, et c'était l'espoir qu'elles portaient, devaient renforcer la prévisibilité conflictuelle et l'interopérabilité ainsi que faciliter la coopération partenariale au sein des "combined join task forces " ( CJTF ) de l'OTAN et/ou de l'UEO dans la gestion de crises spécifiques et d'opérations de maintien de la paix. Dans la crise du Kosovo, mais nous n'en sommes qu'aux prémisses, la démarche de l'OTAN soulève plusieurs questions légitimes sur le plan de gestion des crises. Incontestablement la présence de forces de l'OTAN en Bosnie depuis Décembre 1995 a symbolisé un investissement réel et une crédibilité nouvelle de l'Alliance (dont les Américains avaient bien besoin après leur échec en Somalie en 1993-94 ), mais l'exemple du Kosovo tend à démontrer qu'il existe dans la zone que l'OTAN vient elle même d'ériger en zone d'intérêt particulier à travers ses élargissements, de multiples conflits particuliers sous-jacents, ethniques, frontaliers, etc. Chacun peut et doit être abordé avec une réflexion particulière, dont le moins que l'on puisse dire est que la coalition de volonté (coalition of willing) indispensable pour lancer et mener ce type d'opération ne doit pas occulter la réflexion sur l'action elle même. Visiblement en ce début de guerre, qui peine à dire son nom , l'OTAN a privilégié cet accord de volonté au détriment du cadre potentiel de l'action. Cela ne remet pas vraiment en cause la crédibilité militaire de l'Alliance, mais sa capacité à maintenir la paix . Le passage insidieux d'une stratégie de défense collective à une stratégie de sécurité collective laisse, de ce fait, planer une inquiétude sourde sur certaines situations futures. Le cas des pays Baltes est dans l'esprit de stratèges ...

En matière d'élargissements futur, le processus, s'il s'avère nécessaire ne pourra être que lent et prudent , eu égard aux contingences de crises et à la nécessité de stabiliser au maximum des situations incontrôlées. En aucun cas, la Russie ne doit être laissée en dehors d'un processus qu'elle pourrait légitimement estimer être dirigé contre elle. Enfin, une réflexion profonde et complète (qui n'a pas été faite au Kosovo) doit favoriser une cohésion politique et sociale des peuples et États concernés. Cela signifie, une aide matérielle et financière à destination de ses nouveaux partenaires de l'Europe centrale et orientale. Il ne faut pas, pour parodier Paul Valéry, que ces États forts qui écrasaient leurs peuple, maintenant qu'ils sont faibles, les entraînent vers le néant. Un seul Milosevic, c'est déjà trop.

Thierry Sellin

 

Retour haut de page


Retour à :