EDITORIAL : La défense dans tous ses états
La reconversion vers le civil des industries de défense butte sur des problèmes de financement: la baisse des avances-clients conduit à des problèmes de trésorerie. La corporate governance dictée par les marchés financiers pousse alors l'entreprise à rechercher la satisfaction immédiate de ses actionnaires et ceci au détriment d'investissements porteurs à terme d'innovations. Or sans financement de l'innovation toute perspective de diversification devient illusoire. C'est là le sens de l'article écrit par T.Sauvin qui prolonge ainsi la réflexion menée au début du mois lors des journées internationales d'études organisées par E3D sur le thème Aspects financiers de la reconversion des industries d'armement. Revenant sur quelques temps forts de ces journées d'étude, M.N.Chalaye met l'accent sur l'importance particulièrement prononcée en France des avances-clients sur les marchés de défense, et sur les formes alternatives de financement auxquelles des sociétés étrangères ont eu recours pour développer des projets civils
Cette marche vers un monde moins militarisé est devenue encore plus difficile du fait du refus de ratification par le Sénat américain du CTBT (Comprehensive Test Ban Treaty). Comme le souligne T.Sellin dans son article le CTBT n'est peut être pas mort, son hibernation risque cependant d'aider les pays détenteurs d'un arsenal nucléaire primaire à le perfectionner…
Pour que la paix devienne réalité, faut-il alors, comme le préconise Sara Perkin, repartir d'une définition environnementale de la sécurité, et, sur cette base, reconsidérer totalement l'organisation et les rôles de l'ONU et de l'OTAN?
Financement de la reconversion, maîtrise des armements, organisation collective de la sécurité, telles sont les aspects de la défense mis en avant dans cette neuvième lettre.
Roland de Penanros
Financiarisation et subordination des dirigeants de l’entreprise: de l’auteur à l’acteur
Depuis le début des années 1980, nous assistons à un processus de libéralisation, de déréglementation et de privatisation des marchés (marché des biens et des services, des capitaux et du travail) qui engendre une augmentation sensible de la concurrence (celle-ci devenant de plus en plus monopolistique). Il en résulte un impératif de compétitivité globale, c’est-à-dire coût et hors coût (structurelle et technologique). La compétitivité est la capacité de l’entreprise à affronter la concurrence sans remettre en cause sa sécurité.
L’entreprise, pour répondre à cet impératif de compétitivité globale, doit définir de nouvelles stratégies où la dimension technologique occupe une place essentielle. En effet, elle doit développer et entretenir un processus d’innovation technique et organisationnelle de façon d’une part à renforcer sa compétitivité hors coût et, d’autre part, à s’abriter d’une concurrence par les coûts. Seulement, l’innovation requiert d’importants investissements immatériels (Recherche-Développement, formation du personnel, etc.). Il s’agit d’un processus qui s’inscrit dans le temps long et qui va à l’encontre, semble-t-il, de l’objectif de maximisation de la valeur actionnariale de l’entreprise.
Les processus de désintermédiation du marché des capitaux (recours accru aux marchés financiers) et de privatisation ont largement contribué à l’arrivée de nouveaux actionnaires, les investisseurs institutionnels, dans le capital social des entreprises. Ces investisseurs, le plus souvent anglo-saxons (Fonds de pension, " Hedge Funds ", Fonds d’investissement collectif, Compagnie d’assurance, …) s’efforcent de valoriser leur capital argent en détenant des titres financiers et notamment des actions. Leur objectif est de contraindre les dirigeants de l’entreprise, dont ils sont actionnaires, à accepter d’une part la recherche du profit maximum à court terme et, d’autre part, la distribution, au titre des dividendes, d’une grande partie des bénéfices réalisés. Pour ce faire, ils disposent d’une arme spécifique à savoir la détention de titres financiers liquides, c’est-à-dire négociables à tout moment si de nouvelles opportunités s’offrent à eux. Si l’entreprise ne respecte pas le code de conduite propre au gouvernement d’entreprise (gestion selon des critères purement financiers), les investisseurs institutionnels peuvent se désengager. Un tel comportement, renforcé par des réactions mimétiques de la part des autres actionnaires, engendrera une baisse du cours de l’action qui peut affecter la sécurité de l’entreprise. Ainsi, sous peine de sanctions, les entreprises sont amenées à accepter les principes du " Corporate Governance " qui consacrent la suprématie de la logique financière dans l’entreprise (Plihon, 1996, p.127). La transparence des résultats de l’entreprise est la première exigence formulée par les investisseurs. Ceux–ci, en quête d’informations précises, font appel aux services d’analystes qui s'appuient non seulement sur les documents publiés par les entreprises mais aussi sur des sources d'information plus spécifiques. Ainsi, des réunions régulières ont lieu entre les dirigeants et les analystes délégués par les investisseurs institutionnels (visite de l’entreprise et rencontre personnalisée avec les dirigeants). Fidelity, premier gestionnaire pour tiers au plan mondial, a réalisé 24500 visites d’entreprises aux Etats Unis et 6500 en Europe (Baudru et Kechidi, 1998, p.97). Toujours à titre d’exemple, soulignons la récente visite, en France, du président de Calpers, le plus important fonds de pension américain public. Il a rencontré un nombre impressionnant de dirigeants d’entreprises françaises (BNP, TotalFina, Renault,…),des représentants de la CGT, de la CFDT et de la CGC, des responsables politiques (collaborateurs du ministre de l’économie et des finances) et le gouverneur de la Banque de France sans oublier le président de la Commission des Opérations de Bourse (Le Monde, 26/10 /99). L’implication des dirigeants est le second aspect des principes de gouvernement. Il s’agit, à travers différents outils de rémunération liés à la performance réalisée par les firmes, d’inciter les dirigeants à accroître la valeur actionnariale de l'entreprise (mécanisme de rémunération par " stock option "). De même, il est vivement conseillé d’une part de réduire le nombre de mandats d’administrateurs de façon à limiter les effets de collusion et, d’autre part, de renforcer le contrôle du Conseil d’Administration sur les dirigeants.
Cet objectif - maximiser la richesse des actionnaires en valorisant au maximum le prix de leurs actions et en augmentant les dividendes - révèle l’existence d’un processus de " financiarisation " de l’entreprise (Chesnais, 1997). C’est alors la " création de valeur " qui est imposée à la direction de l’entreprise comme finalité stratégique de la gestion. On ne peut imaginer conception plus boursière de l’entreprise ; elle est un actif aux mains des financiers (Orléan, 1999, p.214). Dès lors, une contradiction manifeste apparaît par rapport à l’objectif d’acquisition d’un avantage hors coût qui implique un processus d’innovation. En fait, deux perceptions du temps s’opposent, celle des investisseurs institutionnels où le " court-termisme " (raccourcissement de l’horizon temporel de l’entreprise) est de rigueur et celle des ingénieurs qui s’inscrit dans le long terme.
On peut craindre que, sous la pression des marchés financiers et des investisseurs institutionnels, les dirigeants préfèrent distribuer des dividendes pour satisfaire les actionnaires plutôt que de réaliser des investissements immatériels nécessaires au renforcement de leur capacité d’innovation. Depuis le milieu des années 1980, l’augmentation des dividendes ne fut pas la seule méthode utilisée par les firmes pour distribuer de la valeur aux actionnaires. D’importants programmes de relution eurent lieu (l’entreprise rachète ses propres actions). Ces rachats d’action ont entraîné une augmentation du taux de distribution des bénéfices, ce qui satisfait, bien entendu, les exigences de rentabilité des investisseurs institutionnels (Orléan, 1999, p.222-223).
Le " Corporate Governance " est une nouvelle forme de répression au sein de l’entreprise se traduisant par une redistribution du pouvoir au détriment des managers (la technostructure au sens de Galbraith). L’objectif est de créer de l’homogène en normalisant le comportement des acteurs / auteurs. Le danger est que trop d’homogène tue la créativité si nécessaire pour trouver des solutions aux problèmes auxquelles sont confrontées les entreprises. L’auteur se transforme en un simple acteur, celui-ci jouant, désormais, un rôle bien défini à l’avance, comme le musicien respectant scrupuleusement sa partition. L’imagination, la surprise et l’improvisation qui sont les principales qualités de l’auteur, n’ont plus de raison d’être.
Or, l’innovation et la définition de projets de diversification ou de reconversion impliquent l’existence, au sein de l’entreprise, d’une certaine dose d’hétérogène, c’est-à-dire de déviance par rapport aux normes en vigueur…
Evidemment, il est difficile de préciser l’incidence du " Corporate Governance " sur le processus d’innovation des entreprises. Notons, toutefois, que si les investissements immatériels sont, en France, dominants dans le total des investissements; dans ce vaste ensemble, les dépenses de publicité connaissent une augmentation de 8,2% tandis que celles de R-D accusent une baisse de 1,7% (Le Monde, 25/09/99). Un tel constat nous interpelle car si vraiment la diminution des dépenses de R-D devait se prolonger, c’est la sécurité des entreprises qui serait menacée.
Thierry Sauvin
Bibliographie
Baudru D, Kechidi M, (1998), " Les investisseurs institutionnels étrangers: vers la fin du capitalisme à la française ? ", Revue d’économie financière, n°48
Chesnais F, (1997), La mondialisation du capital, Syros
Orléan A, (1999), Le pouvoir de la finance, éd. Odile Jacob
Plihon D, (1996), " Déséquilibres mondiaux et instabilités financières : la responsabilité des politiques libérales ", in La mondialisation financière. Genèse, coût et enjeux, sous la direction de F. Chesnais, Syros
Soros G, (1998), L’alchim
les problèmes financiers de la reconversion des industries d'armement - compte rendu partiel d'une journée d'étude
Organisées par le groupe E3D, les journées internationales d'étude qui se sont tenues à Brest les premier et deux octobre derniers avaient pour objet l'étude des aspects financiers de la reconversion. Deux séries de questions ont dominé les débats de la première journée:
En préalable à ces réflexions, il a été rappelé que le développement d'activités civiles au sein des groupes de défense est bel et bien une réalité. À titre d'exemple, la part du chiffre d'affaires militaire dans le chiffre d'affaires total de Thomson CSF est passé de 78% en 1993 à 57% en 1997. Pourtant, cela ne traduit pas un changement stratégique de la part de cette entreprise: il faut chercher l'explication dans le rapprochement des entreprises Thomson, Alcatel, Dassault Industrie et d’Aéromatra. C'est en effet le changement du périmètre de consolidation et l'intégration de firmes moins militarisées qui expliquent cette transformation. La conversion des industries de défense ne consiste donc pas en un désengagement d'actifs (financiers, technologiques, humains) vers des activés civiles mais en un changement du poids relatif des activités militaires au sein de groupes élargis. Quoi qu'il en soit, le management de ces firmes doit désormais tenir compte de cette double exigence civile et militaire et permettre le maintien de la compétitivité sur le marché de l'électronique de défense tout en développant des activités civiles. Est-ce que ceci est compatible? Telle est la question soulevée par l'exposé de Nathalie Cotillard ( UBO) qui a analysé les contraintes financières de la politique de diversification des firmes d'armement. Partant d'une comparaison des structures de financement des firmes françaises et américaines, elle a souligné plusieurs caractéristiques des firmes françaises d'armement:
- sous capitalisation caractéristique des firmes publiques
- endettement à long terme relativement faible
- forte dépendance aux avances de trésorerie faites par les clients militaires (avec comme indicateur le rapport avances reçues/ dettes financières à long terme, ce rapport est de 9,4 sur l’échantillon américain analysé et de 17,8 pour l’échantillon français).
Le passage vers des activités civiles et la diminution des avances client risqueraient ainsi de déséquilibrer les moyens de financement et à terme la trésorerie des groupes d'armement. Nathalie Cotillard a souligné la nécessité pour les entreprises de trouver de nouvelles sources de financement, de convaincre les investisseurs institutionnels. Mais plusieurs problèmes sont attachés à l'ouverture des capitaux :
- dilution du capital,
- nécessité de rémunérer les apporteurs de fonds,
- exacerbation du conflit entre les intérêts financiers des actionnaires, la politique sociale et d'innovation de l'entreprise. Ainsi si le retour sur investissement des dépenses sociales et des budgets alloués à la recherche et au développement est difficile à déterminer, rappelons que ces dépenses sont indispensables à la compétitivité future des entreprises.
Le déficit chronique d'information pourrait également être un sérieux handicap dans les relations que les groupes de défense devront nouer avec d’éventuels apporteurs de capitaux (actionnaires, investisseurs institutionnels, banquiers). Les entreprises d'armement doivent ainsi procéder à une véritable révolution culturelle pour informer correctement les marchés financiers.
Ces contraintes financières mises au jour, la suite de la journée a porté sur l'examen d'expériences de financement alternatif: financement par des pouvoirs publics locaux (exposé de Luc Mampaey du GRIP sur le rachat de F.N.Herstal par la région Wallone), par des fonds de pensions syndicaux (exposé de Yves Bélanger de l’université du Québec à Montréal), par le rachat des entreprises par les salariés (exposé de Daniel Lafontaine président de la coopérative des travailleurs d’Expro au Québec). Ont également été examinées les questions de rapports de forces en présence dans les groupes privatisés de la défense. Compte tenu de leur richesse, ces travaux donneront lieu à une prochaine publication.
M.N.Chalaye
l'effectivité du droit international et les "bad guys" du Sénat Américain
Pour peu le concept de "soft law" que constitue le patrimoine commun de l'humanité servirait de leitmotiv aux sénateurs Républicains dans le cadre du refus du premier traité à être repoussé par la nation première dans le domaine des relations internationale depuis le traité de Versailles en 1919 (la comparaison pousse à la réflexion…). En effet, pour le leader Républicain au Sénat Trent Lott, l'opposition manifestée par son groupe politique à la ratification du CTBT (comprehensive Test Ban Treaty) l'est au nom du devoir envers les générations futures. On était en droit d'attendre le contraire... Son "nay" vote, l'était pour my country, my children... En dehors du fait que d'autres enfants, d'autres pays avaient mis leur espoir et leur confiance dans un vote positif, il n'est pas abusif de considérer que cette attitude "consternante" aux yeux du Président Chirac ait bien plus à voir avec la queue de la comète de l'affaire Lewinski qu'avec de légitimes considérations humanitaires concernant les générations à venir.
La première victime du rejet de la majorité du Sénat est le Président Bill Clinton. En refusant par 51 voix contre 48 la ratification du traité, il s'agissait d'abord pour les Républicains de contrer la Maison Blanche qui s'était largement investie dans ce projet (mais peu pour sa ratification) imaginé jadis , dès les années 50 par le Président Eisenhower et signé en1996 par l'Administration Clinton. L'affaire Monica a définitivement affaibli une fin de règne présidentiel, affaiblissement normal en fin de tout second mandat, conçu juridiquement comme une "dead line", mais cette fois, le relief en est particulier, tant l'animosité du Congrès dépasse tout ce que la politique politicienne a produit en quarante années d'observation de la politique Américaine ( Stephen Hess. Brooking Institution ). Le problème est que l'objet même du débat pèse d'un poids difficile à assumer par nombre de protagonistes dans ce monde de l'après-guerre froide où les États-Unis se trouvent en position hégémonique sur le plan économique, technologique, et militaire et où la question fondamentale est leur aptitude à vouloir assumer ce rôle dirigeant sur la scène mondiale, Force est de constater que l'irresponsabilité des leaders Républicains rend ce monde moins sûr qu'il ne l'eut été dans le cas d'une prise de position contraire. Ce néo-isolationisme fait que la crise du leadership présidentiel mutatis mutandis devient celle du leadership même de la nation indispensable, point d'orgue de la rhétorique officielle depuis la guerre du Golfe. Cette prétention au rôle dirigeant se trouve par là-même fortement écornée le mélange d'inaptitude de la part de l'administration et d'esprit partisan au congrès a produit une décoction aussi puissante que toxique, qui érode la crédibilité des États-Unis dans le monde entier comme à l'intérieur du pays ( Robert Strauss, ancien Ambassadeur US à Moscou ).
Ce désappointement du monde devrait cependant être relativisé, car si l'enthousiasme légitime qui a suivi la fin de l'affrontement américano-soviétique s'est traduit par des avancées spectaculaires dans le domaine du désarmement, le processus même de désarmement nucléaire à toujours dépendu largement de facteurs politiques et désinventer l'atome n'est pas plus simple que de supprimer toute arme performante. Le désarmement nucléaire s'analyse plus en terme de contrôle et de prévention qu'en terme d'éradication, reste que l'échéancier est dorénavant gravement différé.
La méfiance envers les instrument multilatéraux
Depuis l'origine, la revendication d'un traité d'interdiction complète des essais nucléaires (projet indien datant de 1954 ) s'était heurtée à la méfiance résolue des Etats nucléaires et seule la fin de la guerre froide a entraîné une révision de la pratique de ces Etats. Ce fut la France qui la première parmi les pays occidentaux décida d'un moratoire sur ses essais le 8 avril 1992. Sans renoncer à sa politique de dissuasion elle encouragea les autres Etats à la rejoindre. Les États-Unis par la voix du Président Bush refusèrent, mais ironie de l'histoire, le congrès leur imposèra un moratoire de 9 mois et une série limitée d'essais de 1993 à 1996. Pour autant l'acceptation des Etats n'était pas dépourvue d'ambiguïté et la position de pays comme l'Inde et la Chine a largement démontré que la portée des dispositions juridiques du traité restait incertaine et contestée. C'est ainsi et pour résumer grossièrement que les États-Unis placèrent logiquement la question de la vérification et du contrôle au cœur de la problématique du désarmement et donc directement comme facteur d'acceptation ou de refus de certaines dispositions institutionnelles du traité. Ainsi la résolution 50/65 du 12 décembre 1995 de l'Assemblé Générale des Nations Unies insistait sur ce point en invitant tous les Etats participants à la conférence du désarmement, en particulier les Etats dotés de l'arme nucléaire, à conclure en tant que tâche hautement prioritaire, un traité universel d'interdiction complète des essais nucléaires qui soit multilatéralement et effectivement vérifiable et qui contribue au désarmement nucléaire et à la prévention de la prolifération des armes nucléaires sous tous ces aspects..."
Par ailleurs, sur le plan strictement politique, le débat s'est amplifié à partir de 1991/1992, pour aboutir à l'annonce par le Président Clinton en octobre 1993 d'un réexamen sous quinze ans de la politique nucléaire américaine. Mais dès juin 1994 la publication de la Nuclear Posture Review démontrait qu'aucun changement notoire n'était à prévoir. Parallèlement sur le plan de l'élimination des essais nucléaires, le traité s'est enflé de nombreuses précautions pour éviter les empiétements sur la souveraineté des Etats. De ce fait, les garanties d'inspection n'ont pas paru suffisantes aux Etats-Unis. La rédaction de certains articles qui ne respectaient pas le traité, au delà de leur classicisme peu explicatif, a accentué l'absence de consensus au sein de la conférence du désarmement.
Fondements d'une non-ratification annoncée.
L'ambiguïté de la rédaction du traité et particulièrement de son article 14, qui prévoit que si le traité n'est pas entré en vigueur après trois ans, une conférence des Etats ayant ratifié le texte pourra être réunie et envisager les mesures susceptibles d'être prises suivant le droit international en vue d'accélérer le processus de ratification et de faciliter ainsi l'entrée en vigueur du traité à une date rapprochée , entraînera des réactions prévisibles, comme celle de l'Inde qui refusa a priori de signer, arguant de pressions intolérables, pour lui imposer des obligations contraires au droit international, puisqu'exigibles sans son consentement.
Aux États-Unis, la résistance s'organisa. Ainsi, nombre de généraux et de responsables des Administrations Républicaines firent état que l'idée d'élimination complète des armes nucléaires...(est) une absurdité de l'ordre de l'utopie (Frank Gaffney. Directeur du Center for Security Policy et ancien responsable de l'Administration Reagan) ou bien prirent des positions catégoriques : il n'existe pas aujourd'hui de moyen de vérifier le respect du traité interdisant toutes les armes nucléaires. Ni demain, ni jamais (Richard Perle. Hearings devant le Sénat).Aussi, à l'échéance des trois ans après l'ouverture des négociations , le 24 septembre 1996, alors que 21 Etats avaient ratifié le traité et que les exigences d'entrée en vigueur sont de 44 Etats, il paraissait évident que la dynamique imprimée en 1996 par l'adoption du traité était enrayée. Les efforts déployés par un pays comme la France ne pouvaient que se heurter au refus et à l'inconséquence de pays comme l'Inde, le Pakistan et autres Etats réfractaires.
Un révélateur de la recherche d'une singularité internationale
La tentative des trois leaders européens (Blair, Chirac et Schröder ) essayant d'influencer le Sénat à travers un article dans le New York Times, la veille du vote, n'y fit rien, si ce n'est de s'attirer le dédain amusé de ces "key voters " ainsi que le reflète la position de Richard Perle. Après avoir fustigé la troïka européenne pour sa tentative manquée d'influencer le Sénat, il résume très bien l'état d'esprit des opposants à la ratification: les sénateurs ont vraiment analysés le traité et compris combien il était profondément déficient, combien il était incapable de mettre fin à la prolifération nucléaire et même aux essais nucléaires, combien il avait comme potentiel de laisser les États-Unis avec une dissuasion nucléaire non-crédible et déficiente. Dans le cadre de la souveraineté interne, personne ne proposerait sérieusement que la police et les criminels établissent de conserve et signent des accords par lesquels ils acceptent les mêmes gammes de contraintes sur leur liberté d'action " (Daily Telegraph, 15 octobre 1999).Tout est dit, les 26 Etats signataires à la date du vote du Sénat le 18 octobre 1999 risquent d'attendre un moment d'autres partenaires. Il s'agit d'un échec pour des pays comme la France et le Grande-Bretagne et d'un signe particulièrement explicite et dangereux pour des pays comme l'Inde et le Pakistan, sans compter les Etats du seuil. La "zone grise" concernant ces derniers (entre 20 et 30 pays répertoriés) va sans doute s'étendre, comment pourrait-il en être autrement? Le CTBT n'est peut-être pas mort, son hibernation risque cependant d'aider les pays détenteurs d'un arsenal nucléaire primaire à le perfectionner et particulièrement grâce à la maîtrise du balistique qui semble devenir actuellement l'horizon indépassable de toute modernisation.
Comme lors leur refus de ratifier le texte sur la Cour Pénale Internationale, les États-Unis démontrent qu'ils n'acceptent pas de se soumettre à la loi commune. C'est d'abord leur singularité qui prime. L'Amérique d'abord, entraîne revirements et remaniements qui font que l'excès de leadership s'avère aussi dangereux que le refus du leadership, ils sont autant d'obstacles sur la voie du progrès de l'état de droit au niveau international. Pour l'instant, l'Amérique ne sait pas que ce qu'elle veut: quand on est la seule superpuissance, il est dangereux de se retrouver dans une situation où personne dans le monde ne sait trop ce que vous allez faire ( Robert Gates, Ex-directeur de le CIA).
Thierry Sellin
A propos de…
L'UNIDIR, l'institut des nations unis pour la recherche et le désarmement installé à Genève publiait depuis dix ans une revue La lettre de l'UNIDIR. Fin 1998 cette lettre a cédé la place à une nouvelle publication Le Forum du Désarmement. Le texte qui fait l'objet du commentaire ci-après a été publié dans la première livraison du Forum du Désarment sous le titre La sécurité environnementale: problèmes et propositions d'actions.
Pour une approche environnementale des problèmes de sécurité
et de la politique de défense
En cette année du cinquantième anniversaire du Traité de l’Atlantique Nord, plus que jamais se pose la question de l’intérêt du maintien de l’Alliance.
Conçue à l’initiative des américains pour stopper l’expansion en Europe du monde communiste, à quoi peut aujourd’hui servir l’OTAN alors que le monde bipolaire du temps de la guerre froide, sur lequel l’organisation fondait sa raison d’être, s’est définitivement disloqué ?
Parce qu’elle repose sur une conception militaire de la sécurité, l’OTAN, dans sa forme actuelle, ne peut apporter de réponse aux véritables enjeux de la sécurité que sont désormais les problèmes d’environnement. Telle est l’une des conclusions qu’il faut tirer de la thèse défendue par Sara Perkin, la directrice de Forum for the Future, dans une récente livraison de l’UNIDIR, thèse suivant laquelle la protection de l’environnement devient aujourd’hui une première condition de la sécurité.
Partant du constat que 20 millions de personnes meurent chaque année des suites de la détérioration de leur environnement , soit en un an autant que tous les décès dus aux conflits armés qui ont ensanglanté le monde depuis 1945 ; que les réfugiés les plus nombreux sont aujourd’hui les réfugiés écologiques, l’auteur plaide pour une redéfinition de la sécurité. En effet, " comme on ne peut tirer sur la couche d’ozone ni bombarder des nappes aquifères épuisées, il est urgent de redéfinir à tous les niveaux les politiques de sécurité et de défense et leurs aspects pratiques pour tenir compte des réalités mondiales nouvelles ".Selon cette définition " la sécurité au niveau régional, national et mondial serait fonction du nombre de personnes qui se sentent en sécurité et sont heureuses de demeurer chez elles parce que leurs besoins et leurs aspirations peuvent y être satisfaits…la sécurité mondiale dépendrait de la mesure dans laquelle les écosystèmes mondiaux et régionaux retrouveraient la maîtrise de leurs mécanismes d’autorégulation ".
Cette acception environnementale de la sécurité implique une réforme profonde de l’ONU. Il faut en premier lieu inscrire dans la Charte des Nations Unies certaines normes écologiques et réactualiser celles relatives aux droits de l’Homme et à la Démocratie . Ces normes devenant les critères à remplir –sans aucune exception à la règle- pour devenir membre de l’organisation. Par ailleurs " le conseil de sécurité doit être démilitarisé pour inspirer le respect. Aussi longtemps que ses membres permanents fabriqueront le gros des armes utilisées dans le monde, l’ONU ne sera pas respectée comme elle doit l’être pour que la paix devienne une réalité ". Ce conseil devrait être composé des huit grandes puissances de l’environnement : Etats Unis, Fédération de Russie, Japon, Allemagne, République populaire de Chine, Inde, Indonésie et Brésil. " Ensemble, ces pays réunissent 56% de la population mondiale, 59% du produit mondial brut, 58% des émissions de dioxyde de carbone, 53% de la couverture forestière du monde, une part considérable des 250 000 espèces de plantes et fleurs connues ".Parallèlement précise l’auteur, " il faudrait réorganiser l’OTAN et réserver son potentiel militaire aux interventions en dernier ressort sous l’égide de l’OSCE ou de l’ONU en affectant ses autres ressources techniques, qui sont considérables, au suivi et à la vérification à titre non militaire de l'application des accords relatifs à l’environnement sous l’auspice de l’ONU ".
Même s’il est vrai qu’elle n’apporte pas de réponse aux situations d’urgence que vivent aujourd’hui le Kosovo, le Timor oriental, la Tchéchènie et d’autres régions en état de guerre, la nouvelle approche des problèmes de sécurité à laquelle nous invite Sara Parkin mérite toute notre attention. Parmi les multiples conflits qui menacent aujourd’hui la stabilité du monde, combien peut-on en isoler qui n’aient pour cause principale ou secondaire l’environnement et sa gestion et, plus généralement l’absence de conditions durables de développement ?
Roland de Penanros
Nous avons publié
M.N. Chalaye "Stratégies d'alliances et modalités de la coopération: le cas de Thomson Marconi Sonar" in Tribulations économiques de l'Armement européen, Cahier d'Etudes Stratégiques n°24 édité par J.P.Hébert, EHESS, 1999.
Les stratégies d'alliances et de coopération avec constitution de co-entreprises paraissent représenter le modèle dominant de la construction d'une industrie européenne de défense. Se distinguant ainsi des groupes nord-américains privilégiant les opérations de fusion et de concentration, les firmes européennes ont fait le choix de conserver des structures nationales juridiquement distinctes. Si l'efficacité technologique de cette modalité de rapprochement paraît avérée, l'efficacité économique paraît plus incertaine. Le propos de cet article est de montrer, à partir de l’étude du cas Thomson Marconi Sonar (co-entreprise Thomson CSF- GEC Marconi) qu'une part importante des gains technologiques risquent de se trouver absorbée par les coûts d'agences de structures générés par ce mode de coopération. Cela pourrait expliquer la faible pérennisation de ces co-entreprises qui, créées pour permettre un développement conjoint de deux entreprises, finissent fréquemment par la disparition d’un des alliés, en particulier si ceux-ci sont également concurrents...
T.Sellin "La difficile européanisation des coopérations navales" in "Tribulations économiques…(cf supra).
Les processus de désintégration-intégration en vigueur dans l'Union Européenne tendent à se matérialiser par des actions coopératives permettant un dépassement des réalités proprement nationales. Le naval militaire reste handicapé par la diversité des politiques gouvernementales des Etats maritimes. La complexité des réglementations nationales, les déficits pénalisants et le contrôle étroit des politiques des puissances publiques se font largement au détriment des exigences industrielles et financières. L'européen qui n'est pas, doit cependant envisager sérieusement l'européanisable qui, lui, va devoir être. L'environnement de protection étatique doit dans ce domaine laisser place à une réflexion vers des interdépendances européennes fortes, dont la base réflexive et opérationnelle doit se concevoir sur le supra-national. Le paysage reste profondément morcelé et il convient de surmonter tous les handicaps structurels, car les impératifs économiques et les évolutions technologiques poussent les industriels de l'armement à ne pas rester à la traîne des Américains les plus performants. Le volontarisme politique impose un dépassement de la souveraineté au profit de coopérations contractuelles. L'exemple des programmes de frégates européennes est à ce niveau particulièrement topique. Cependant, les échecs du projet N.F.R 90 et la remise en cause du programme Horizon au printemps 1999 viennent démontrer que les blocages existants restent bien réels. Le gage d'un avenir industriel européen en la matière résulte de cette permanence du dialogue entre le politique et l'industriel au delà des exigences normales, mais devant être transcendées, du national.
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