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Hauts lieux du sacré en Bretagne,
du projet de 1993-1994 au colloque de 1995-1996,
du colloque vers de nouvelles perspectives

Pendant l’année universitaire 1995-1996, le Centre de Recherche Bretonne et Celtique a réuni une vingtaine de chercheurs autour du thème des Hauts lieux du sacré en Bretagne, en trois journées de colloque.

Au terme d’une réflexion collective menée au cours de l’année universitaire 1993-1994, le thème a semblé, en effet, pouvoir fédérer les compétences d’un bon nombre de chercheurs du Centre et, sous cette forme resserrée autour de sites majeurs, pouvoir donner lieu à des enquêtes nouvelles (et fructueuses) dans le domaine de l’histoire religieuse en Bretagne : nous l’avions défini dans le Rapport scientifique précédent (1991-1995) comme un axe prioritaire du centre.

Le sujet ainsi défini est vaste : c’est un chantier de longue durée qui a été ouvert. Les actes du colloque de 1995-1996 (publiés début juin 1997) donnent à lire les premiers résultats de recherches qui seront poursuivies ; s’il est imprudent, à ce stade, de figer définitivement l’image de tel ou tel "haut lieu", il n’en reste pas moins que des physionomies bien particularisées ont commencé à être dessinées, telle celle du Folgoët (par Antoine Berrivin), face à Rumengol (par Loïc Vilgicquel). Mais si l’on élargit le champ, plus que de contrastes, c’est de diversité qu’il faut parler : ici un pardon important sans chapelle (Toulfoën, près de Quimperlé : étudié par Fañch Postic), là des pardons des chevaux qui, au contraire, rappellent l’importance, particulièrement en Basse-Bretagne, du réseau des chapelles (Daniel Giraudon) ; églises ou chapelles, pardons ou pèlerinages, fêtes identitaires, démarches votives ou pénitentielles : ce sont là quelques éléments de cette diversité qui fait l’objet de la réflexion de Georges Provost ("L’historien devant les pardons").

Elément supplémentaire de diversité, mais mineur, il faut bien le dire, en Bretagne, la coexistence d’un regard protestant et d’un regard catholique. Si Ronan Calvez (étudiant le discours sur les pardons dans Feiz ha Breiz) et Gaël Milin (analysant la réécriture par Paul Féval de la vie de Salaün ar Foll, le "saint" du Folgoët) explorent dans leurs interventions le versant catholique, Jean-Yves Carluer et Jean-Yves Le Disez introduisent, plus insolite en terre papiste, le point de vue protestant : le premier pose le problème des relations qu’ont entretenues les protestants avec le patrimoine religieux breton (de 1840 à 1940) (: "contestation ou acculturation ?") ; le second, à partir du récit d’un voyageur anglais (le Révérend Phillip W. de Quetteville ) brosse le portrait d’un "Victorien au pardon". Jean-André Le Gall, enfin, à côté de ces regards, nous fait entendre une voix, celle, tour à tour pathétique et cynique, hallucinée, de Tristan Corbière (La Rapsode foraine et le Pardon de Sainte-Anne).

Cette diversité des faits et des regards s’enrichit enfin de la diversité des approches : à l’image du Centre de Recherche Bretonne et Celtique, ce colloque est marqué au sceau de l’interdisciplinarité, chacun apportant dans son intervention la spécificité des méthodes et des points de vue de sa discipline. Anne Guillou, après avoir écouté "ce que disent pardonneurs et pèlerins", propose une "Approche sociologique des pardons et pèlerinages" ; Alain Vilbrod (sociologie) étudie "La dissémination du sacré. De la charité chrétienne à l’éducation spécialisée dans la région d’Auray" ; Hervé Beauchesne (psychologie), lui, s’est penché sur "la fonction psychologique de Salaün" au Folgoët. Il n’est pas jusqu’aux cinéastes amateurs et à leur regard sur les pardons qui ne soit évoqué ici (Cécile Eveillard, histoire de l’art).

L’interdisciplinarité va de pair avec la chronologie longue : le thème a ainsi pu être abordé à la fois dans sa continuité et son évolution : c’est l’interrogation qui sous-tend l’intervention de Bernard Tanguy ("Hauts lieux du sacré et foires en Bretagne") : le mot foire, rappelle-t-il, a pour origine le latin feria "jour de repos, de dévotion, consacré spécialement au service des dieux". Si Alain Vilbrod (cf. supra) nous plongeait dans l’actualité, et les avatars modernes et contemporains de la charité chrétienne à Auray, Patrick Galliou (en archéologue) et Jean-Yves Eveillard (en historien de l’art) y ont introduit "l’Armorique laténienne et romaine" : Patrick Galliou recense les "lieux et édifices sacrés de l’Armorique laténienne et romaine", les étudie, et en propose une typologie ; Jean-Yves Eveillard lance une interrogation : "Hauts lieux du sacré, hauts lieux de l’histoire de l’art en Armorique ?". Médiéval, et depuis peu réactivé (donc réactualisé), le Tro Breiz serait-il une sorte de trait d’union entre un certain nombre de "hauts lieux du sacré" ? Le sujet, en tout cas, suscite les passions et l’auteur de la communication (Jean-Christophe Cassard) se garde de conclure, mettant un point d’interrogation à la fin du titre de sa communication : "Le Tro Breiz médiéval, un mirage historiographique ?". Alain Tanguy, enfin, nous a rappelé opportunément qu’en inscrivant ce thème à son programme de recherche, le C.R.B.C. mettait un peu ses pas dans ceux d’un grand ancêtre, Anatole Le Braz, auteur, à la fin du XIXe siècle, d’une vaste enquête "sur les saints bretons dans la tradition populaire" ; mais si le problème est partiellement le même, les méthodes, surtout, changent : le travail du "folkloriste" d’hier est aujourd’hui soumis à l’évaluation de "l’ethnologue".

Au moment de conclure cette présentation des actes du colloque, on ne manquera pas de souligner qu’il a été l’occasion d’une remise en cause, que l’on s’est accordé à juger bénéfique, de sa problématique. Le glissement que l’on voit s’opérer dans telle communication d’une vue quasi quantitative du "haut lieu du sacré" (le nombre de pèlerins servant de critère) à une vue plus qualitative, tenant compte de faits moins spectaculaires, de pratiques plus discrètes, de sacralisations de nature diverse, est peut-être le résultat de cette confrontation, de ce dialogue entre sciences humaines aux problématiques et aux méthodologies complémentaires. C’est ainsi que passer de la basilique à la maison bretonne traditionnelle et à sa cheminée (Jean-François Simon), ou de l’évidence, peut être trop intuitive, du "haut lieu du sacré", à une interrogation tenant compte au contraire de "la dissémination du sacré", constitue sans doute l’une des avancées de cette réflexion collective.

Perspectives et projets
Dans cette direction, il a semblé que de nouvelles recherches (qui enfanteront de nouveaux colloques) devaient être menées. Si, en effet, de vastes entreprises, comme les Hauts lieux du sacré, mettant en œuvre une bonne partie des ressources humaines du Centre (environ vingt historiens, ethnologues, sociologues, psychologues, littéraires), paraissent nécessaires (ne serait-ce que pour exprimer la solidarité et la dynamique du laboratoire), doivent être reprises des recherches de type monographique comme celles qui ont été menées au C.R.B.C. ces dernières années (sur Saint-Pol-de-Léon, siège épiscopal jusqu’à la Révolution ; sur Locronan, lieu d’une troménie qui suscite des interrogations essentielles). C’est la conclusion d’un certain nombre d’enseignants-chercheurs du Centre, qui ont dès maintenant inscrit dans cette perspective, deux projets de type monographique : l’un sur Saint-Jean-du-Doigt (dans le Trégor morlaisien), " haut lieu" d’un pardon extrêmement populaire, et Sainte-Croix de Quimperlé (en Cornouaille) : où le sacré s’articule, cette fois, autour d’une abbaye médiévale. Deux sites contrastés, qui donneront lieu à des recherches et à des problématiques complémentaires qui viendront enrichir la réflexion du centre sur le dossier des Hauts lieux du sacré : ces recherches donneront lieu à colloques (l’un est programmé pour septembre 1998, l’autre pour mars 1999).