Héritages et Constructions dans le Texte et l'Image

HCTI
HÉRITAGES ET CONSTRUCTIONS DANS LE TEXTE ET L'IMAGE

Matérialité et écriture

Séminaire du Centre d’Études Interdisciplinaires du Monde Anglophone (CEIMA-HCTI), Université de Bretagne Occidentale, Brest, septembre 2014 à décembre 2015

Ce séminaire se place dans la thématique de l’Axe 4 de l’HCTI, « persistance de l’humain », sous l’angle du « tournant matériel » (« material turn ») qui depuis quelques années tente de lire l’émergence et la persistance de l’humain, dans ses dimensions les plus sociales, les plus culturelles voire les plus spirituelles, à partir d’une réflexion sur la matérialité des objets qui l’entourent et le façonnent. Le séminaire s’inscrit également dans la thématique actuelle de l’HCTI, « rapports de force », par l’éclairage qu’il propose sur les enjeux des luttes idéologiques séculaires autour des définitions dualistes ou non-dualistes de la matière et de l’esprit, dont le « material turn » est le dernier développement.
La question de la matérialité de l’écriture est ancienne, et a par exemple toujours joué un rôle non négligeable dans la philologie classique. Elle continue à le jouer dans la critique génétique, dans les études récentes sur la naissance de l’écriture ou dans le développement des études sur les conditions matérielles de la production du livre ainsi que sur celles de sa diffusion, et de sa dématérialisation. On s’emploiera à partir de ces approches à cerner l’émergence de l’écriture ou d’un nouveau support de l’écriture, que ce soit au sein d’une civilisation qu’elle transforme du même coup en profondeur, ou aux différentes étapes d’un projet d’auteur jusqu’à l’œuvre finale, qui elle-même ne peut nous affecter que dans sa matérialité. On pourra également voir comment des écrivains ou des artistes ont posé la question du support en déplaçant les mots de leur page pour les faire habiter ailleurs.
La matérialité de l’écriture ne représente que l’un des aspects de la relation entre matérialité et écriture, et on sera amené à s’interroger sur le rôle que joue la matérialité dans l’écriture. Une des approches les plus fructueuses consistera sans doute à se demander comment les auteurs eux-mêmes ont pu penser cette relation. On notera la prégnance de l’oxymore dans leur rapport à la matière, signe d’un rapport conflictuel avec le dualisme, du « matérialisme enchanté » de Diderot à la « divine Matière » chantée par Ponge, en passant par le « matérialisme visionnaire » de William Blake, qui voit un monde dans chaque grain de sable. Pourront également être mises à contribution d’autres « graphies » telles que la photographie ou la cinématographie, par exemple par la façon qu’a l’acteur burlesque de définir la matière quand il bute contre elle. On s’interrogera sur la manière dont les écrivains et artistes ont pu reprendre voire, selon Michel Serres, devancer les conceptions de la matière qui émergeaient à leur époque dans d’autres domaines.
Ce dialogue entre les arts et les autres champs du savoir est essentiel. Il informe toutes les tentatives de penser ensemble l’écriture et la matérialité. On pourra suivre les voies ouvertes par Gaston Bachelard et ceux qu’il a inspirés, de l’anthropologie de l’imaginaire de Gilbert Durand à la réflexion sur les matériaux menée par François Dagognet. On pourra interroger la littérature en historien, en s’intéressant comme Bill Brown à l’émergence d’un « sens des choses » à travers la littérature d’une époque donnée, ou comme Catherine Richardson en montrant comment la culture matérielle de l’âge élisabéthain informe les pièces de Shakespeare. On convoquera les nouveaux développements qui s’approprient la question du matérialisme, qu’ils se revendiquent de l’héritage de Marx ou non, qu’ils viennent de l’histoire, de la sociologie, de l’anthropologie ou encore d’autres horizons tels que le féminisme, l’écologie ou les humanités environnementales. On s’intéressera en particulier à la manière dont ils abordent la dichotomie et le rapport de force entre matière et esprit, et dont ils tentent de dépasser le dualisme, en opposant par exemple le matériau à l’abstraite matérialité (Tim Ingold), ou en insistant sur la « prolifération de transcendances » qui tisse notre rapport au monde (Bruno Latour).
Comment une réflexion sur le matériau de l’écriture peut-elle se lier à l’histoire de nos relations aux différents matériaux dont est fait le monde que nous habitons, c’est-à-dire auquel nous donnons sens, corps et âme, et qui en retour forge notre humanité ? Les pistes que nous proposons abordent souvent cette question sous un angle privilégié, celui de la matière de l’œuvre, ou celui de la matière dans l’œuvre, considérée par les artistes eux-mêmes ou par différentes disciplines, mais l’objectif reste d’explorer les interactions entre ces différents niveaux.
Les contributions de spécialistes des littératures du monde entier ainsi que des autres champs du savoir mentionnés dans cet appel sont encouragées. Le séminaire fera l’objet d’un numéro spécial des Cahiers du CEIMA (http://www.univ-brest.fr/FSceima/menu/PUBLICATIONS/Les_Cahiers_du_Ceima), revue avec comité de lecture qui aura évolué vers la forme d’une revue en ligne. Envoyer une proposition d’environ 400 mots ainsi qu’une courte bio-bibliographie avant le 31 mai 2014 à Gilles Chamerois (gilles.chamerois@univ-brest.fr) et François Gavillon (fgavillon@gmail.com). Préciser une date souhaitée pour l’intervention, avec si possible une date alternative parmi celles proposées. Le séminaire a lieu de 16h00 à 18h00, autour de deux interventions par séance, les jeudi 25 septembre 2014, 6 novembre 2014, 18 décembre 2014, 5 février 2015, 19 mars 2015, 7 mai 2015, 24 septembre 2015, 12 novembre 2015 et enfin 17 décembre 2015.

Orientations bibliographiques :
Alaimo, Stacy & Susan Hekman (dir.), Material Feminisms, Bloomington : Indiana University Press, 2008.
Bachelard, Gaston, L'Eau et les rêves : essai sur l'imagination de la matière, Paris : José Corti, 1941.
Brown, Bill, A Sense of Things: The Object Matter of American Literature, Chicago : University of Chicago Press, 2004.
Christin, Anne-Marie (dir.), Histoire de l’écriture : de l’idéogramme au multimédia, Paris : Flammarion, coll. Histoire de l’art, 2012.
Dagognet, François, Rematérialiser, Paris : Vrin, 2000.
de Fontenay, Élisabeth, Diderot ou le matérialisme enchanté, Paris : Grasset, 1981.
Dolphijn, Rick, et Iris van der Tuin, New Materialism: Interviews & Cartographies, Ann Arbor (Michigan) : Open Humanities Press, 2012.
Durand, Gilbert, Champs de l’imaginaire, Grenoble : Ellug, 1996.
Green, Matthew, Visionary Materialism in the Early Works of William Blake: The Intersection of Enthusiasm and Empiricism, New York : Palgrave MacMillan, 2005.
Ingold, Tim, « Material Against Materiality », Being Alive: Essays on Movement, Knowledge and Description, Londres : Routledge, 2011, pp. 19-32.
Latour, Bruno, Nous n’avons jamais été modernes : essai d’anthropologie symétrique, Paris : La Découverte, 1991.
Richardson, Catherine, Shakespeare and Material Culture, Oxford : Oxford University Press, 2011.
Serres, Michel, Atlas, Paris, Julliard, 1994.
Tiffany, Daniel, Toy Medium: Science, Materialism and Modern Lyric, Berkeley : University of California Press, 2000.

 

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