Héritages et Constructions dans le Texte et l'Image

HCTI
HÉRITAGES ET CONSTRUCTIONS DANS LE TEXTE ET L'IMAGE

Mots de la science

 

LES MOTS DE LA SCIENCE / WORDS OF KNOWLEDGE


 

Cycle de journées d’étude organisé par
Violaine Giacomotto-Charra (Bordeaux, MSHA), Myriam Marrache Gouraud (Université de Bretagne Occidentale) et Maude Vanhaelen (Warwick, Center for the Study of the Renaissance)

Workshops organised by V. Giacomotto-Charra (Bordeaux), Myriam Marrache Gouraud (Université de Bretagne Occidentale) and M. Vanhaelen (Centre for the Study of the Renaissance, University of Warwick

 

Présentation du projet

L’histoire des sciences et des savoirs à la Renaissance se heurte à un problème constant et profond : celui de l’exacte nature du lexique scientifique et de sa progressive inscription dans les différentes langues vernaculaires, à une époque d’importantes transformations linguistique, conceptuelles et scientifiques. Le lexique savant du Moyen Age, en latin comme dans les différents vernaculaires, est en cours d’étude, et celle-ci est bien avancée même si ce travail n’est pas achevé. Le lexique scientifique, devenu pour l’essentiel vernaculaire, est également mieux connu à partir de la période classique, durant laquelle certains mots clefs, comme celui d’expérience, par exemple, voient leur charge sémantique se stabiliser et se préciser. Mais la période 1450 – 1630, de la naissance de l’imprimerie à la dite « révolution scientifique », est une période d’entre-deux encore mal explorée, tant du point de vue de l’histoire des sciences et des savoirs que du point de vue du lexique savant qui sous-tend et incarne cette histoire. À titre d’exemple, le volume « Experientia » du Lessico intellettuale ne comporte qu’un article consacré à la science renaissante, et qui traite de Paracelse, ce qu’on ne peut donc considérer ni comme exhaustif, ni comme représentatif.

Le projet d’un travail sur le lexique savant de la Renaissance est donc né d’un constat simple, fait par un ensemble de chercheurs littéraires, linguistes et /ou historiens des sciences et des savoirs venus de disciplines différentes (médecine, mathématiques, philosophie naturelle, zoologie, botanique…) : nous manquons d’outils performants pour comprendre ce lexique et savoir le lire. Dire même en quoi ce lexique est scientifique est en soit un problème à résoudre. Mais ce sont là des prémisses indispensables si nous voulons pénétrer les notions désignées par un vocabulaire complexe et mouvant sans risque d’anachronisme. Or rien n’est moins simple : en effet, les lexiques savants grecs et latins des textes antiques se retrouvent à la Renaissance, soit dans des efforts de translittération, de traduction et d’interprétation (au sens ancien) de ces mêmes textes, soit dans un contexte de diffusion des savoirs nouveaux pour lesquels des mots nouveaux n’existent pas. Plusieurs niveaux d’étude sont donc possibles et se superposent.

Il convient d’abord de nommer les realia mêmes. Dans le cas de simples nomenclatures techniques (les noms des os par exemple), on peut imaginer qu’un dictionnaire bilingue, voire plurilinguistique, suffirait, comme en ont produit quantité de lexicologues, de Rufus d’Éphèse à Steven Blankaart. En réalité, il faudrait encore s’assurer que ce qui est nommé correspond effectivement à ce que nous voyons aujourd’hui. Les « erreurs » commises par ceux qui ne connaissaient pas l’anatomie du corps mais uniquement les mots pour le dire sont un exemple suffisamment connu. Et la question se pose à l’identique pour toutes les catégories du savoir : comment voyait-on, nommait-on, classait-on dans l’ordre de la connaissance animaux, plantes, ou phénomènes météorologiques ?

Second temps, dans le cas de termes plus abstraits, pour désigner des notions, des paradigmes, des catégories – autant d’outils indispensables à une démarche scientifique – une simple traduction de mots s’avère impossible. Il faut en effet prendre en compte l’entourage textuel, le contexte intellectuel, la formation disciplinaire, voir « l’humeur » de l’écrivain et ses propres tentatives de définition et d’explication des termes qu’il utilise, en latin comme dans les langues vernaculaires.

Enfin, une dernière difficulté tient au choix des termes retenus pour notre enquête : les mots qui nous paraissent définir une attitude scientifique et que nous aurions tendance à considérer comme des « mots-clés » avaient-ils pour les auteurs de la Renaissance la même valeur que pour nous ? Autrement dit, il nous faudra, à terme définir les critères qui auront servi au choix des termes retenus.

 

Project Rationale

Historians of science and ideas are often confronted to major methodological issues when tackling Renaissance texts: what is the exact nature of the scientific lexicon and of its progressive reception in the various vernacular languages, at a time of profound linguistic, conceptual and scientific transformations? To date, modern scholars have mostly focused on the development of the scientific lexicon in the Middle Ages, stressing the importantce of the passage from Latin to the vernacular. Modern scholars have also studied extensively the history of scientific vocabulary in the period immediately following the Renaissance (17th and 18th centuries), when scientific terms (such as experience) started to be codified in the vernacular. In contrast, if one is to except a few isolated studies, no one has yet attempted to explore the development of the scientific and philosophical vocabulary during the period 1450-1630, from the invention of the printing press to the so-called scientific revolution. For instance, the volume devoted to “Experientia” published by the Lessico intellettuale Europeo includes only one article on the history of the term in the Renaissance, focusing mainly on Paracelsus.

There is to date no comprehensive study of the history, development and transmission of the scientific and philosophical vocabulary in the Renaissance. Our project “Les Mots de la Science/Words of Knowledge” seeks to fill this gab, by considering for the first time the exact and precise nature of Renaissance scientific terminology and the way in which this terminology developed over times. More specifically, the project intends to clarify the different stages of transmission of ancient (Greek and Latin) terminology, by distinguishing two different yet overlapping contexts: first, the transmission of ancient vocabulary (often, but not always, via medieval texts) through transliteration, translation and interpretation; secondly, the application of this terminology to new forms of knowledge (for instance?), which needed to find a vocabulary to conceptualise the objects.

The first part of the project will focus on the relationship between the objects of knowledge and the words applied to these objects. Here the scope is not simply to produce a bilingual or plurilingal dictionary, in the way lexicographers (from Rufus of Ephesus to Steven Blanckaart) have done. Our scope is rather to reflect on the extent to which the concepts themselves corresponded to the objects we see today. We know, for instance, that Renaissance scholars often used anatomical concepts to refer to bodily parts they had never seen. Our project thus intends to examine the ways in which Renaissance scholars envisaged, called, and categorised animals, plants, meteorological phenomena, within the order of knowledge.

The second part of the project will focus on the nature of philosophical concepts used to refer to abstract notions, paradigms or epistemological categories. Every modern translator of Renaissance texts knows that it is very difficult indeed, even impossible, to capture the full significance of Renaissance concepts in a modern language. The meaning of the concept is often determined by the text and the intellectual context in which it is used; conversely, its use often depends on the ‘mood’ of the author, the audience he/she addresses, or on the author’s own attempt to define the terminology he/she is using.

A third and crucial part of the project will be to question constructively the selection of Renaissance ‘keywords’ used in our investigation and examine the extent to which what we now consider as ‘keywords’ were equally considered as keywords by Renaissance authors.

 

Mise en œuvre du projet

Il s’agit donc d’un projet ambitieux, qui s’inscrit logiquement dans le programme de recherches « Formes du savoir », et qui annonce déjà un travail de plus longue haleine, en collaboration internationale. Il se distingue de celui du Lessico intellettuale en prenant en compte un aspect crucial du problème, jusqu’ici largement négligé par les chercheurs : le passage du latin aux langues vernaculaires. Le projet permettra donc de rendre compte du dynamisme de la philosophie et de la science renaissantes, ainsi que du dialogue presque constant entre les cultures latine et vernaculaire. L’un des points importants sera, par exemple, d’étudier la manière dont certains termes clés sont traduits du latin (ou du grec) vers le vernaculaire, et de voir si ce phénomène de translatio modifie ou non le lexique latin utilisé. Un autre point important est celui de la mouvance des termes, dans un univers intellectuel lui-même pluriel et en construction. Dans quelle mesure tel mot latin et son éventuel équivalent vernaculaire sont-ils perçus de manière identique ou non par les intellectuels ? À ce titre, un travail de comparaison sur l’utilisation de quelques mots clefs identiques par différents auteurs, ou dans différents milieux intellectuels, ou différentes zones géographiques, ou au sein de disciplines différentes, pourrait être tout à fait éclairant.

Sur le plan concret, il s’agit de réaliser, ou tout au moins commencer à réaliser, le dictionnaire dont nous aurions tous souhaité disposer au cours de nos recherches. Nous proposons aux chercheurs travaillant sur le projet de réfléchir à la pertinence d’un « lexique raisonné » dans leurs disciplines respectives, en établissant d’une part des listes de nomenclatures, et en s’interrogeant de l’autre sur un ensemble de mots clefs, et sur leur évolution historique. Plutôt qu’une exhaustivité difficile à atteindre, et tributaire de la disponibilité des chercheurs des disciplines concernées, la première étape collective sera ainsi la constitution progressive de ce corpus de mots clefs, donnant lieu à des articles longs, par mots aussi bien que, point important, par notions. On peut également envisager des publications séparées d’articles, selon un principe de même type que le Lessico intellettuale. Nous pourrons ainsi établir progressivement une base commune et transdisciplinaire de termes, avec la recension d’occurrences significatives et, si possible, la constitution d’un corpus de citations reflétant la diversité et la complexité de la science renaissante.

Pour aider à cette première étape, l’équipe « Formes du savoir » organise un cycle de journées d’études, intitulé « Les mots de la science à la Renaissance », qui se déroulera selon le calendrier suivant :

1ère journée : « Des noms du savoir et leurs avatars (science, savoir, curiosité, connaissance…) », en collaboration avec M. Marrache-Gouraud, 10 janvier 2014, Bordeaux (programme en ligne dans l'onglet "travaux", puis "journée d'études").

2e journée : « Visio, observatio, autopsia…», juin 2014, Université de Brest.

3e journée : « Theorica et practica experientia /experimentum », en collaboration avec J. Vons, 17 octobre 2014, Bordeaux.

4e journée : "Ratio et methodus", Warwick.

5e journée : « Spiritus, pneuma, animus », Warwick.

6e journée : « Nova : les mots et les choses » (Comment nommer la nouveauté ?), en collaboration avec Susanna Longo, automne 2015

7e Journée : « Erreur et vérité », en collaboration avec O. Guerrier, Toulouse – Le Mirail, fin 2015 ou début 2016.

À cela s’ajoute la collaboration au colloque organisé par Joëlle Ducos, en 2014 sur Concepts de la science et terminologie au Moyen Age et à la renaissance.

Pour unifier et offrir une certaine cohérence à ces journées d’étude, notre travail s’articulera autour de thèmes bien précis et de questions qui peuvent être envisagées à travers des études transversales de corpus ou au contraire des études sur un auteur / penseur particulier :

1) quelles sont les étapes significatives dans la constitution du lexique (changement de sens, fixation du sens des mots)?

2) y a-t-il un genre littéraire privilégié pour la constitution et la diffusion du vocabulaire scientifique?

3) le phénomène de traduction : la constitution du lexique scientifique vernaculaire s’appuie-t-elle sur des textes grecs, latins, ou les deux? Le passage en langue vernaculaire se fait-il de manière systématique et cohérente et influence-t-il le lexique latin ou grec d'origine? (s’agit-il d'une relation à un sens ou réciproque)?

4) Dans quel contexte historique (émergence de nouvelles classes sociales ?), idéologique (promotion des langues vernaculaires pour des raisons politiques) et religieux (s’agit-il de “christianiser” le savoir ?) traduit-on ? Qui traduit, pour qui et pourquoi ? Quel rôle jouent les universités, les académies, et les cours princières ou royales dans ce processus ?

5) Par quel travail du texte, à travers quels usages, se fixe ou se complexifie le sens d’un mot ?

6) Quel discours théorique, exprimé par exemple dans les préfaces et toute forme de paratexte accompagne ces évolutions ?

 

Project Outline

This project arises tangentially from issues explored in the research programme “Formes du savoir/Shapes of Knowledge”, and will ultimately lead to a large-scale, international project. Unlike the Lessico intellettuale Europeo, this project takes into account a crucial, yet hitherto unstudied, aspect of the development of the philosophical vocabulary in the Renaissance: the passage from Latin to vernacular languages. More specifically, the project will consider how, during the development, transformation and codification of Renaissance vocabulary, Latin and vernacular cultures were in constant dialogue. For instance, one important question will be to explore the way in which some keywords came to be translated from Latin (or even Greek) in the vernacular; it will also consider the extent to which this phenomenon of translatio modifies the nature and meaning of the Latin lexicon. Another important question will be whether a Latin keyword and its vernacular equivalent are perceived by Renaissance scholars as having the same meaning.

In the first instance, the project will explore these questions through a series of one-day workshops, on specific keywords, and centred around very precise methodological questions.

1. “Des noms du savoir et leurs avatars (science, savoir, curiosité, connaissance…)”, in collaboration with M. Marrache-Gouraud, october 2013, Bordeaux

2. “Ratio and methodus”, december 2013, Warwick

3. “Theorica and practica”, March 2014, Bordeaux

4. “Spiritus, pneuma, animus, daimon”, Autumn 2014, Warwick

5. “Experientia /experimentum”, in collaboration with J. Vons, March 2015, Bordeaux

6. “Nova : les mots et les choses (Comment nommer la nouveauté ?)”, in collaboration with Susanna Longo, Autumn 2015

7. “Erreur et vérité”, in collaboration with O. Guerrier, Toulouse – Le Mirail.

To ensure the unity and coherence of the project, each workshop will tackle the following methodological questions:

1) what are the stages in the development of the lexicon, including the various changes of meaning and the process of codification?

2) Is there a specific literary genre for the constitution and diffusion of the scientific vocabulary?

3) Do vernacular translations derive from Greek, Latin or both? Is the phenomenon of vernacularisation systematic? Does it ultimately modify the cultural reception of the original language?

4) In what historical, ideological and religious context does one translate (emergence of new social classes, promotion of the vernacular for political reasons, Christianisation of pagan knowledge)? Who translates, for whom, and why? What role do universities, academies, princely courts play in the process?

5) To what extent the use of a text modify or codify the meaning of a word?

6) What theoretical discourse (in prefaces, letters and other paratexts) accompanies these changes?

 

ÉCRIT PAR VIOLAINE GIACOMOTTO | 25 FÉVRIER 2013

http://www.msha.fr/formesdusavoir/index.php?option=com_content&view=category&layout=blog&id=44&Itemid=152

 

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