Héritages et Constructions dans le Texte et l'Image

HCTI
HÉRITAGES ET CONSTRUCTIONS DANS LE TEXTE ET L'IMAGE

Vacarme n°79

Lucie Taïeb ouvre ici une réflexion qui se poursuivra sur plusieurs numéros de Vacarme. Pour débuter cette série sur la politique et la poésie des déchets, elle a choisi d’accompagner son propos des contributions de Max Liboiron et Jennifer Scappettone.

« Rien n’est plus invisible que ce qui s’étend au regard de tous. » C’est par cette phrase que Don De Lillo ponctue une scène de son roman fleuve, Outremonde, dans laquelle l’un de ses personnages fait l’expérience tout à la fois mystique et concrète d’une révélation : à la veille d’un rendez-vous professionnel avec les gestionnaires de la décharge de Fresh Kills, Staten Island, ce personnage se perd sur une bretelle d’autoroute, et se trouve confronté, dans un décor qu’il ne reconnaît pas, à un spectacle singulier — cette même décharge, vue de Manhattan, ses quatre montagnes de déchets, architecturées, monumentales, surmontées du vol incessant des mouettes. Ce spectacle le fascine, tout autant qu’il l’« éclaire » — enlighten est le mot utilisé par De Lillo, qui dit à la fois la révélation, et l’accès à une connaissance plus vaste, plus profonde, du monde qui nous entoure. Ce qui fascine le personnage, ce n’est pas, comme on pourrait l’imaginer, la beauté visuelle, négative, excessive, de ces amas de déchets se décomposant à ciel ouvert, mais bien plutôt la complexité même du lieu, qui oblige à penser ensemble l’artificiel et le naturel, l’ordre et le chaos, le visible et l’invisible. Car les déchets représentent l’envers d’une société de consommation lisse et fluide, sur laquelle le temps ne semble pas avoir de prise, ils constituent une clef de compréhension de nos manières de vivre et demeurent, cependant, complètement ignorés de la plupart d’entre nous, relégués dans un angle mort de notre perception, de notre pensée.

Le roman de De Lillo paraît en 1998, et on pourrait arguer qu’aujourd’hui, les déchets ont acquis dans les discours et représentations une place qu’ils n’avaient pas encore alors. La question des déchets nucléaires et toxiques n’est inconnue de personne, chacun peut également se représenter le ou les continent(s) de plastique qui envahissent nos mers, et tout citoyen un peu soucieux de son environnement trie consciencieusement ses ordures ménagères, dans l’espoir, par le recyclage, de réduire le nombre de tonnes de déchets que nous produisons collectivement. On connaît et loue les initiatives des villes « zéro déchets », à l’image de San Francisco, et on est enclin à considérer comme un geste d’incivilité toute souillure de nos trottoirs — quand il suffirait de tendre la main pour atteindre la poubelle la plus proche. Plusieurs films ont par ailleurs montré l’envers de nos villes propres et rangées, le visage réel de notre consommation sans frein, ou se sont consacrés à la vie de ceux qui cohabitent avec les déchets, ceux dont la décharge ou ses environs sont les lieux de vie, bien souvent de travail. (On pourra penser ici, même si leur visée diffère profondément, aux récents Wasteland, Trashed, Supertrash.)

Cependant, tant les discours publics que les images, souvent effarantes ou effrayantes, du « problème des déchets » contribuent à biaiser la perception que nous pourrions avoir de cette question. Les premiers, parce qu’ils portent une politique de la ville et sont vecteurs d’injonctions, se doublant bien souvent d’une dimension morale : notre rapport à ce que nous jetons, à ce qui est pour nous devenu « sale », ou dépourvu de valeur, est à la fois extrêmement intime (nos restes renvoient à notre propre déréliction) et ancré dans un rapport à l’ordre social, comme le montre par exemple « théorie du rebut » (rubbish Theory) du sociologue britannique Michael Thompson. En outre, les images même de déchets produits à grande échelle — soupe de plastique dans l’océan ou montagnes infinies d’ordure — si elles peuvent servir à dénoncer un rapport purement utilitaire aux choses et à l’environnement, sont aussi dotées d’un potentiel de sidération, qui occulte la pensée, la curiosité, neutralise le questionnement avant même qu’il ait pu pointer.

Pourtant, entre la fascination et l’injonction peut se dessiner une autre voie d’accès à la question des déchets, celle précisément qu’empruntent les auteures des deux textes qu’on va lire. Il s’agit de se confronter au problème, de tenter de le penser, de manière poétique, pour l’une, avec les outils des sciences sociales, pour l’autre.

Max Liboiron déconstruit ainsi l’injonction au « recyclage » qui contribue à la perception tronquée tant de notre production collective de déchets que de l’activisme environnemental.

Jennifer Scappettone explore, quant à elle, le potentiel tragique des montagnes de déchets, réhabilités ou non, qui nous entourent, et s’interroge sur leur lien profond aux discours politiques contestataires, malvenus dans nos cités policées.

Ces deux textes, s’ils ne dialoguent pas directement l’un avec l’autre et si leurs approches — poétique et littéraire, pour l’un, sociologique, pour l’autre — diffèrent, ouvrent néanmoins, de par leur mise en regard, un champ à la réflexion, propre à accueillir les innombrables questions qui pourraient encore surgir : où finissent nos ordures — et où commencent-elles ? Les lieux de relégation des déchets coïncident-ils toujours avec les marges périurbaines ? Qu’en est-il de la toxicité de nos déchets, des voies de circulation des déchets les plus toxiques ? Qu’en est-il des rumeurs qui bruissent autour des installations de traitement des déchets — et du vocabulaire, spécifique, complexe foisonnant, des mots des gestionnaires, des chercheurs en sciences sociales, des urbanistes et des poètes ? Ces mots contribuent-ils à l’invisibilisation du problème des déchets, ou parviendraient-ils, enfin, à l’image de la révélation subite du personnage d’Outremonde, face à la grande décharge de Fresh Kills, à lever le voile ?

Taïeb Lucie "Politique et poésie des déchets", Vacarme n°79 Liberté, dignité, justice, printemps 2017, p.97-98.

Publications