Héritages et Constructions dans le Texte et l'Image

HCTI
HÉRITAGES ET CONSTRUCTIONS DANS LE TEXTE ET L'IMAGE

Axe 3 : Croisements

 

Penser la forme sérielle
(Responsable : H. Machinal)

La volonté d’immersion dans un univers fictif n'a rien de nouveau : les grandes formes littéraires, que ce soit les cycles de mythes, l’épopée, le roman-fleuve de Balzac ou de Dickens, ou le feuilleton radiophonique attestent sa persistance. L’engouement pour des séries télévisées et leurs fictions feuilletonnantes ou semi-feuilletonnantes dans les vingt dernières années, et sa prolifération dans d’autres formes de fiction, n’en serait que la manifestation la plus récente. Penser la forme sérielle, c’est nécessairement comparer ces nouvelles formes à celles qui les ont précédées.
Toutefois, cette prolifération s’accompagne de fragmentation : la sérialité implique non seulement l’importance de la suite, mais le fractionnement de l’ensemble, posant des questions de structure, de rapports hiérarchiques non seulement à l’intérieur de la fiction (comment penser les épisodes individuels face à l’ensemble de la fiction) mais aussi par rapport aux autres formes narratives (qui prônent une clôture à laquelle la série ne prétend pas nécessairement) ? Ce rapport est d’autant plus important lorsqu’il s’agit d’adaptations ou d’interprétations d’œuvres préexistantes, qui mettent en avant la spécificité des médias respectifs de l’original et son adaptation. Les rapports  entre « original » et « adaptation » ont déjà été analysés par la critique (Stam, Elliott, Hutcheon...), mais les questions de transferts sémiotiques à l’œuvre lors de l'adaptation d'un texte littéraire à un autre média pourront également constituer l'une des pistes de notre réflexion intermédiatique. Comment passe-t-on d'une bande dessinée à une adaptation filmique (Snowpiercer) ? Quelle influence des formes filmiques sur les séries TV et vice-versa (Penny Dreadful) ? Les passages, transferts, et mutations de ces « fictions transfuges » (St Gelais) induisent-ils une modification du rapport au matériau esthétique ? Des opérations telles l'expansion, la répétition mais aussi la multiplication ou la dispersion instaurent de nouveaux rapports entre créateurs et récepteurs, et un rapport différent à la temporalité. Par ailleurs, la transition d’une forme close à une forme ouverte serait une autre piste de recherche : comment adapter une nouvelle (Justified) ou une épopée (Vikings) dans un format ouvert tel que les séries télévisées ?
L’attrait de la sérialité ne se cantonne pas à la série télévisée ; bien que certains voient en la popularité de l’univers Marvel la sérialisation du cinéma, d’autres y trouvent un rappel de ses origines en bande-dessinée, et la nouvelle popularité des séries radiophoniques (Serial) doit autant à l’histoire des émissions d’antan qu’aux séries télévisées. Mais la complexification engendrée par ces formes sérielles, les références intertextuelles auxquelles elles se livrent, interrogent les frontières  entre culture populaire et culture savante et posent la question de l'émergence d'une nouvelle culture sérielle qui serait peut-être en lien avec la culture de l'image contemporaine (Gervais).
(Collègues impliqués : Shannon Wells-Lassagne, Isabelle Le Corff, Gaïd Girard, Thierry Robin, Catherine Conan, Elizabeth Mullen, Hélène Machinal)

 

Culture de l'écran et subjectivités intermédiatiques
(Responsable : H. Machinal)

La révolution du numérique et la théorie de l'information (Wiener) ont conduit à un tournant épistémologique dont l'origine se situerait dans la cybernétique. Nous sommes depuis passés d'une culture de la lettre et du texte à une culture de l'écran et du visuel que théorise Bertrand Gervais. Ce programme entend se pencher sur différentes facettes d'une culture contemporaine qui promeut un rapport à la technologie et aux médias peut-être pas si différente de celui qui caractérisait les siècles passés, où les savoirs, déjà interconnectés dans des espaces d’intermédialité, empruntaient cependant eux aussi des voies diverses. Déjà liées à l’image, les connaissances s’échangeaient dans l’espace des gravures des traités scientifiques, des croquis joints à une lettre, ou encore l’exposition de merveilles des premières collections privées, voire enfin dans les tableaux des peintres. Ainsi, il existerait peut-être une forme d'invariant dans la constitution d'une épistémè comme le résultat d’un tissage, au sein d’une culture plurielle marquée par son inscription dans des réseaux de sociabilité. Cette proposition de sous-axe s'inscrit par ailleurs dans une perspective socio-critique.

Pistes de recherche :
    1/ Hybridité des discours et formes médiatiques : rapports image/texte/audio, collection/catalogue, médias sociaux
Les modes de diffusion du discours se diversifient et se métamorphosent avec l'introduction de nouvelles formes médiatiques qui consistent aussi souvent en une évolution d'une forme pré-existante vers une hybridation entre deux formes précédemment distinctes. Cependant, il sera pertinent de considérer que dès les XVIe et XVIIe siècles, le discours d’un collectionneur de curiosités, nourri aux sources des traités scientifiques, n’est pourtant pas un discours scientifique : il s’individualise pour créer une forme nouvelle de discours qui initie un rapport inédit à l’objet d’une part, au savoir d’autre part, retravaillé par une subjectivité qui revendique des choix personnels. Cette hybridation des discours perdure et semble resurgir dans le cadre de crises épistémologiques et ontologiques. On constate alors que des discours censément circonscrits à un domaine spécifique (le discours de la science par exemple) sont repris, représentés, mis en perspective, interrogés par les arts. Ainsi des expérimentations entre le scriptural, l'audio-littérature, la vidéo-littérature, le Land Art et le virtuel telles que celles qui se développent en Écosse. Dans les genres médiatisés, on pensera également à l’hybridation des ‘docu-fictions’ (« docu-soap » et « docu-drama ») et les émissions de télé-réalité deuxième vague (Geordie Shore, TOWIE, Made in Chelsea) et la télé-réalité semi-scriptée. De nouveaux rapports texte/image émergent également dans les arts visuels en général et permettent d’interroger la sémiotique à l’œuvre dans ces cas d'hybridation entre visuel et scriptural. D'un point de vue socio-critique, est-ce là le reflet médiatique d'une hybridation de plus en plus omniprésente entre virtuel et réalité ? Ou est-ce le signe d'une évolution vers un autre type de cognition ?
(Myriam Marrache-Gouraud, Joanna Thornborrow, Camille Manfredi, Hélène Machinal, Gaïd Girard)

    2/ Formes médiatiques et idéologie politique 
Des simulacres de la réalité (Baudrillard) aux machines désirantes (Deleuze & Guattari), sans oublier le biopouvoir (Foucault), la globalisation à l’œuvre dans une société contemporaine qui tend à devenir une société écranique où les corps sont en constante connexion pose des questions politiques que Badiou ou Stiegler articulent en terme d’assujettissement. Ces rapports de pouvoir ne sont d'ailleurs pas spécifiques à l'Europe de l'Ouest contemporaine mais s'avèrent pertinents à l'époque des grandes découvertes, où le discours sur l’identité de l’autre se heurte à des résistances culturelles, induisant un rapport complexe à l’altérité qui nécessite de repenser la place de chacun dans les équilibres politiques et religieux. Le discours, tendu entre un comparatisme avec l’Ancien Monde et une reconnaissance de l’irréductible différence, instaure et sous-tend des rapports de pouvoir, qui révèlent la difficile pensée de ce miroir inversé qui nous est tendu par l’Autre. De même dans des contextes post-coloniaux aussi différents que ceux de l'Irlande, de l’Écosse ou de l'Afrique du Sud, les tensions entre le local et le global sont exacerbées et les interactions entre fiction en faction deviennent de nouveau enjeux. On retrouve aussi cette dimension politique dans les médias sociaux, avec l'exemple des journaux télévisés, où la voix du journaliste devient « auteur » (Goffman) par un mélange d’ironie et factualité qui introduit un jeu avec la réalité. Plus généralement, tout un pan de la philosophie contemporaine (Deleuze, Badiou, Braidotti, Derrida, Agamben) interroge le substrat politique et idéologique implicite au « grand nomade » qu'est devenu le capitalisme (Braidotti), entre  autres par le biais de la prolifération médiatique. Ces penseurs s'inscrivent dans « la tradition philosophique du matérialisme corporel […] qui permet de « repenser la matérialité sans essentialisme » (Braidotti), approche qui permet également de dépasser les dualismes de tous ordres (corps/esprit, homme/machine, homme/femme, centre /périphérie, nature/culture).
(Myriam Marrache-Gouraud, Joanna Thornborrow, Camille Manfredi, Thierry Robin, Gaïd Girard)

    3/ Culture de l'écran et subjectivité digitale
Il s’agira aussi d’étudier l’impact de la culture de l'écran et des technologies de la communication (le réseau, l’écran, la numérisation de l’information et sa large diffusion) sur une conception nouvelle de l’Homme en tant que sujet. Les nouveaux régimes de sensorialité propres aux nouveaux médias ouvrent-ils sur une redéfinition de l’être-au-monde ? De nouvelles formes d’expérience émergent-elles face à la répétition machinique des flux médiatiques qui constituent désormais notre environnement quotidien ? L'un des objectif sera l'exploration de ces nouvelles formes d’expression, de discours, de relation au monde par l'analyse de la multiplication de nouvelles interfaces, ces « dispositifs » (Agamben), issus des nouvelles technologies, qui changent notre rapport aux autres et à un monde que l’on peut définir comme une écologie technique ou écotechnie (Nancy). Enfin, et sans vouloir verser dans la technophobie, il sera pertinent d'observer la tendance actuelle d'une société écranique qui semble de plus en plus tendre vers une disparition (illusoire ou non) des interfaces et induire ainsi de nouvelles formes de subjectivité et de rapport au monde. (Joanna Thornborrow, Hélène Machinal, Gaïd Girard). Le projet IBSHS de Luz pourrait aussi s'inscrire ici.

 

Constructions et frontières identitaires
(Responsables : R. Hannachi, M. Saki)

Linguistique du corpus, analyse du discours et frontières identitaires

Notre projet est d’articuler deux disciplines, la linguistique du corpus et l’analyse du discours, pour étudier les constructions et les frontières identitaires - religieuses, ethniques, sociales, genrées, etc. -, la mise en mots d’un soi collectif et son rapport avec ses multiples altérités.
Discours est compris ici comme un ensemble d’actes de langage qui vise à accomplir des actes sociaux ; ces derniers ont toujours une visée perlocutoire, en l’occurrence, mettre en mot des identités personnelles et collectives. La linguistique du corpus nous permettra de constituer un corpus sur le thème de l’identité, de la nation, de l’américanité afin de dégager des prototypes sémantiques, des collocations à l’intérieur de différentes communautés de discours. Le corpus inclura différents genres de discours (discours politiques, articles de journaux – journaux nationaux, régionaux, communautaires – sermons, etc.). Notre projet entend ainsi prendre en considération le fonctionnement discursif de notre corpus, la spécificité de sa matérialité linguistique et de sa dynamique persuasive afin de relever les marqueurs et les traces linguistiques de la construction de l’identité et de la figure de l’autre dans le discours, en prenant en compte la dimension fondamentalement dialogique et spéculaire du discours.
Nous étudierons les collocations et les attributs associés aux mots America et American : Black Americans, Muslim Americans, Jewish Americans, etc. Cela nous aidera à mettre en évidence les thématiques et représentations récurrentes et/ou sous-jacentes de notre corpus. Nous nous intéresserons aux relations qui existent  entre ces constructions identitaires : s’inscrivent-elles dans un continuum ? Coexistent-elles pacifiquement ou  tiennent-elles des relations conflictuelles et agonistiques ? Se construisent-elles comme des identités minoritaires ou non ? S’opposent-elles à une altérité menaçante ou dominante ? Nous constituerons des corpus satellites pour mener des études comparatives et nous pourrons également adopter une approche diachronique afin de comparer les collocations et les attributs associés au même mot sur une période de 30 ans, avant/après le 11 septembre 2001, etc.

 

Traduction/traductologie
(Responsables : B. Jeanjean, J. Thornborrow)

Cinq raisons principales se conjuguent pour donner à ce programme une véritable dynamique au sein d'HCTI :
1. Parmi les linguistes d'HCTI (issus de l'ERLA), beaucoup s'intéressent à la traduction et/ou à l'enseignement des aspects de la traduction.
2. L'équipe présente des spécialistes d'un panel important de langues (anciennes et modernes) : grec, latin, anglais, espagnol, allemand, chinois.
3. Le domaine scientifique de plusieurs d'entre nous touche aux problématiques de la traduction et de la re-présentation textuelle.
4. En 2011 et 2014 nous avons accueilli à Brest le Forum International T&R - Théories et Réalités en Traduction, lieu d'échanges scientifiques et professionnels très riche entre   traductologues et praticiens du métier. Nous avons déjà des liens bien établis avec l’université de KU Leuven en Belgique, et avec les universités de Bologne et de Naples en Italie.
5. HCTI endosse aussi un master professionnel de rédaction/traduction : M2R/T.

Pour développer cet axe de croisement, les langues, les textes et les genres, et pour favoriser les échanges entre chercheurs d'HCTI avec les chercheurs d'autres équipes, nous proposons donc de mettre en place un atelier mensuel de traduction (qui pourrait fonctionner, d'abord à titre expérimental, dès la rentrée 2015 avant de prendre place, à la rentrée 2017, dans le nouveau contrat). Les objectifs d'un tel atelier au niveau local seront de partager nos travaux de recherche et d'élaborer des projets liés à la traduction, et éventuellement au niveau national et international d’inviter des chercheurs (traductologues, linguistes et autres), et de participer aux colloques internationaux.
Il s'agit avant tout de croiser les expériences pratiques avec des approches théoriques sur la traduction. Certains d'entre nous sont en effet avant tout des praticiens de la traduction quand d'autres en sont davantage des théoriciens. Il ne s'agit pas de changer de point de vue, mais seulement d'échanger ceux-ci et de les croiser.
On pourra, par exemple, s'interroger sur la différence, la traduction d'un texte inédit et celle d'un texte ayant déjà fait l'objet de plusieurs traductions antérieures : pourquoi et quand décide-t-on qu'il faut retraduire l'Iliade, Don Quichote ou Ulysse ?
Quels degrés d'écart les traducteurs s'autorisent-ils relativement au texte source et pourquoi ?
L'expérience de chaque traducteur sur un texte en cours ou sur une traduction qu'il a déjà réalisée donnera sa part de réponse à ces questions ainsi qu'à toutes celles que nous pouvons formuler.
 

 

Croisements texte/contexte et discours sociaux
(Responsables : G. Rolland-Lozachmeur, J. Thornborrow)

Depuis plusieurs années le groupe de recherche ERLA (Études et Recherche en Linguistique Appliquée) travaille sur divers aspects linguistiques dans les textes de spécialité, y compris dans les domaines du discours scientifique, politique, épistolaire et publicitaire (voir travaux publiés sous la direction de David Banks 2014, 2013, 2011 ci-dessous).

Le nouveau plan quadriennal HCTI ‘Lignes de Force’ et surtout l’axe 3 ‘Croisements’ nous permet de tourner le regard vers les applications linguistiques et discursives à l’analyse des textes et contextes contemporains qui se définissent de plus en plus par leurs caractéristiques d’hybridité (Gambier & Suomela-Salmi 2011), de multi-modalité (Kress & van Leeuwen 2001) et non plus par leur intertextualité (Bakhtine 1984) mais par ce que nous pouvons appeler maintenant leur inter-discursivité.

Dans l’environnement internet ‘Web 2.0’, dans  les discours publics sur ligne des institutions, aussi bien que dans les discours des forums et des médias sociaux où l’on trouve depuis ses débuts l’utilisation de formes linguistiques mélangeant l’écrit et oral, de nouvelles pratiques discursives sont en train de se développer qui traversent ainsi plusieurs modes communicatives. Mais c’est aussi dans les textes plus classiques (journaux, documents publicitaires, émissions télévisées) que ses nouvelles formes s’insèrent.

C'est autour de ce croisement, les contextes discursives (santé, éducation, politique, média, scientifique), les discours communicatifs publics/privés, et les modes d’expression qui les réalisent que ce projet se construit, et dont l’objectif sera l’analyse de ces processus d’hybridation, de la variation écrite et orale, de pratiques mixtes de signification (texte, image, langage) sous toutes ses formes linguistiques et communicatives.

Bibliographie

  • Bakhtine, M. Esthétique de la création verbale, Paris, Gallimard, 1984
  • Banks, D. (ed.), Aspects linguistiques du texte politique, Paris, L’Harmattan, 2014
  • Banks, D. (ed.), La modalité, le mode et le texte spécialisé, Paris, L’Harmattan, 2013
  • Banks, D. (ed.), L’image dans le texte scientifique, Paris, L’Harmattan, 2013
  • Banks, D. (ed.), Le texte épistolaire du XVIIe siècle à nos jours. Aspects linguistiques, Paris, L’Harmattan, 2013
  • Gambier, Y et Suomela-Salmi, E. (ed.), Hybridité discursive et culturelle, Paris, L'Harmattan, 2011
  • Kress G and van Leeuwen T., Multimodal discourse analysis : The modes and media of contemporary communication, London, Arnold, 2011