Recherche contre le cancer : focus sur cinq forces brestoises

Trouver les mots est une science
 

Les réseaux des Cancéropôles fédèrent l’ensemble des équipes de recherche impliquées dans la lutte contre le cancer au sein d’un territoire. Ces pôles regroupent bien sûr des biologistes, des médecins et des chimistes, mais il est plus inattendu d’y trouver de nombreux chercheurs en sciences humaines (SHS). Au sein du Cancéropôle Grand Ouest le réseau SHS est particulièrement actif et c’est plus précisément à l’UBO que travaille sa responsable !

Rencontre avec Ghislaine Rolland-Lozachmeur, enseignant-chercheure, spécialiste de linguistique française au laboratoire Héritages & Constructions dans le Texte et l'Image


La linguistique a-t-elle toujours eu sa place dans la lutte contre le cancer ?

Dans le secteur médical, c’est surtout la psychologie et la sociologie qui sont actives et qui ont étudié les rapports entre les médecins et les patients afin de les faciliter. À partir de 2003, les lancements successifs de plusieurs « plans Cancer » par le gouvernement ont permis de soutenir les recherches en cancérologie et d’y inclure une dimension « sciences humaines et sociales ». Mais pour la linguistique, cela est plus récent… Pour ma part, je travaille sur le sujet depuis 2008 ! C’est d’ailleurs arrivé un peu par hasard, quand une collègue, professeur de sociologie à l’UBO, engagée dans le Cancéropôle Grand Ouest, m’a proposé de travailler avec elle. Ce partage d’expérience a été déterminant pour mon propre engagement. Suite à sa mutation à Lille, c’est moi qui ai repris le projet…

Vos recherches portent sur les mots utilisés pour décrire une maladie, que ce soient ceux du médecin, mais également ceux du patient. Comment faites-vous pour étudier ces paroles ?

Par enregistrements sonores, entretiens ou questionnaires… Les méthodes sont variées et dépendent du sujet de mes recherches ! Je viens par exemple de terminer une étude sur la façon dont le personnel médical parle du dépistage du cancer du sein aux patientes. Mais j’ai aussi travaillé sur la manière dont le patient évoque sa propre maladie et la perçoit à partir de traces écrites sur des forums médicaux. Une fois que j’ai accumulé suffisamment de matière, je passe à l’analyse des mots utilisés et au sens qui leur est donné.

En quoi cette discipline est-elle importante en médecine?

Parce qu’on peut écouter et étudier les rapports entre deux personnes, analyser leurs gestuelles, leurs réactions, mais ce sont les mots qui sont et qui seront toujours au centre du discours ! Ce qui me semble important, c’est de découvrir les tournures de phrases à éviter, les mots qui font peur et qu’il faut bannir. Ceux qui crisperont les angoisses des patients et rendront les interactions avec le médecin plus difficiles. Ce sont forcément les soins qui en pâtiront.

Les personnels de santé sont-ils réceptifs à vos travaux ?

Oui, ce sont eux qui ont fait la démarche de demander conseil aux psychologues, aux sociologues et aux linguistes ! Mais pour que mes recherches aient plus de portée, il est important de participer à de nombreux colloques ou congrès médicaux. Le réseau SHS du Cancéropôle Grand ouest est très bénéfique pour que nos résultats soient connus par les médecins car il nous permet de nombreuses collaborations avec d’autres disciplines et favorise l’émergence de nouvelles pistes de réflexions. S’adresser aux plus jeunes est aussi important. Je participe le 8 et le 9 février 2017 à un séminaire destiné aux étudiants en médecine : « Entre Humanités et Sciences Médicales ». Ce format inédit permettra de discuter de la dimension humaine des soins avec de futurs médecins. On pourrait bien sûr imaginer d’intégrer des cours sur l’utilisation des mots et leur sens directement à leur formation, mais je crois qu’ils ont un planning déjà bien rempli…

Dans vos travaux, le cancer a une place particulière. Est-ce une maladie différente des autres ?

Toutes les maladies ont besoin de recherches similaires mais le cancer est un peu à part c’est vrai. Un premier point est qu’il touche tout le monde et que son annonce est souvent brutale : les malades ne se doutent généralement pas qu’ils le sont ! Mais le mot « cancer » lui-même effraie. Il est synonyme, à tort, de mort certaine et n’est même pas cité dans les discours ! Les patients et leur famille utilisent des métaphores comme celle du « CRABE » pour désigner la tumeur. C’est pour ça qu’écouter les gens est important. Cela nous permet de trouver les bons mots et de mon côté, c’est cet intérêt supérieur pour le patient qui me pousse à continuer mes recherches malgré les situations de souffrance auxquelles je suis confrontée.