Christian Bougeard
Professeur émérite d'histoire contemporaine.
Comment en êtes-vous arrivé à travailler sur ce champ de recherche ?
Mes champs de recherche ont évolué au cours de ma carrière d’historien. Étudiant, d’abord influencé par l’École des Annales et ses prolongements dans les années 1950-1960 et une grille de lecture qui se voulait marxiste, mes premiers travaux ont porté sur l’histoire économique et sociale tout en ayant en arrière plan un intérêt pour l’histoire politique. J’avais d’abord déposé un sujet de thèse d’histoire rurale – sur les Côtes-du-Nord – dans le sillage des grandes monographies départementales ou régionales des années 1960-1970. Mais, jeune agrégé d’histoire, j’ai bifurqué en 1976 lorsque Roger Huguen, le correspondant du Comité d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale (CHDGM), m’a proposé de devenir correspondant départemental dans cet organisme lié au CNRS et dirigé par l’historien Henri Michel. Dès lors, je me suis immergé dans les archives de 1939-1945, qui n’étaient alors pas accessibles, pour étudier tous les aspects de la période. Puis à partir de 1980, au sein de l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP-CNRS) dirigé par François Bédarida, les problématiques se sont élargies et se sont centrées sur les rapports entre la société française et Vichy, la Résistance, les pouvoirs à la Libération… Mais, travaillant dans un cadre départemental puis régional, je ne suis jamais resté bloqué sur la période de la guerre. Dans ma thèse d’État (1986), j’avais travaillé sur les Côtes-du-Nord des années 1920 aux années 1950. D’où une évolution vers l’histoire politique du XXe, puis du XXIe siècle actuellement. Intéressé par les moments de crises et de guerre, je n’ai jamais versé dans l’histoire culturelle. En revanche, les itinéraires des hommes, -- et de quelques femmes --, notables et élus (biographies de grands élus bretons) ou militants (notices dans le Maitron, le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et social) et leur insertion dans des organisations (partis, syndicats…) ont été un fil conducteur pour comprendre leur action dans la société environnante. Au fond, mon objectif a été d’analyser les profondes transformations de la Bretagne dans le cadre national.
Écrire en historien, qu’est-ce que cela signifie pour vous ?
C’est d’abord, contre les idées dominantes et les modes médiatiques, surtout quand comme moi on travaille sur le très contemporain, faire preuve de rigueur et d’honnêteté intellectuelle, sans mettre son drapeau dans sa poche mais sans dogmatisme. C’est bien sûr s’appuyer sur des sources, écrites et autres, -- j’ai aussi fait de l’histoire orale, sans être dupe du discours et des effets de mémoire --, mais à condition de les croiser et de les critiquer pour tenter de répondre aux questionnements à la base de toute recherche historique. Les résultats ne correspondent d’ailleurs pas toujours aux hypothèses de départ, mais la quête et l’enquête historique sont toujours passionnantes. Être historien, c’est bien sûr contribuer à son petit niveau à faire avancer les connaissances, en liaison avec ses collègues, par des ouvrages, des articles, des colloques. Mais c’est aussi, transmettre ce savoir aux étudiants et préparer de futurs enseignants à leur métier, de plus en plus difficile. J’ai toujours participé à l’université à la préparation aux concours. En outre, pour moi, la dimension civique et citoyenne du métier d’historien est essentielle : une de ses fonctions est de vulgariser, au bon sens du terme, et le plus largement, les acquis de la recherche. Depuis près d’un demi-siècle, je collabore avec les musées, les médias (presse écrite, radio, télévision, cinéma, magazines grand public) et je donne des conférences pour un public qui sort des cénacles universitaires. L’historien du très contemporain est très sollicité mais il se doit, selon moi, de répondre à la demande sociale, sans illusions sur la portée de son intervention, dans une période où tout peut se dire et s’écrire.
Exercice d’admiration
Je n’ai pas de réponse précise, ni de grands maîtres que je pourrais citer rituellement. Mais les travaux de Serge Berstein, d’Antoine Prost et de beaucoup d’autres ont contribué à ma formation d’historien. Un professeur d’histoire au lycée et en hypokhâgne à Saint-Brieuc, dont je ne partageais pas du tout les idées, m’a initié à la démarche universitaire. Le soutien de mon directeur de thèse Michel Denis, à l’université de Rennes 2, m’a toujours été précieux. Mais ce sont les échanges passionnants avec les amis du CHDGM, puis de l’IHTP, lors de multiples réunions et colloques, ainsi que leurs ouvrages, qui ont fait avancer mes réflexions. Je ne citerais que ceux qui ont aujourd’hui disparu : Pierre Laborie, François Marcot, Robert Mencherini. Avec eux et dans ces institutions, mon travail d’historien a pu s’inscrire dans des démarches collectives et dans un climat de fraternité. L’engagement dans le CRBC à Brest a prolongé ces expériences et permis à mon travail d’historien de s’épanouir.