JOUR 1 : Penser et dire le ressentiment : affects, valeurs et discours publics
- 8h30 – 9h00
Accueil des participants - 9h00 – 9h15
Ouverture du colloque
SESSION 1 — Définir et penser le ressentiment
- 9h15 – 9h45 — Mohamed Saki
Le ressentiment : une émotion disqualifiée ? - 9h45 – 10h15 — Sarah Didier
Du ressentiment selon Nietzsche, ou de la force de la faiblesse - 10h15 – 10h45 — Stefano Pavarini
Nietzsche et le ressentiment : déconstruire l’éthique chrétienne
11h00-11h15 pause-café
SESSION 2 — Exprimer le ressentiment : sémiotique du ressentiment
- 11h15 – 11h45 — Johann Tournbize
« Only the chaddiest chads get all the females while the rest have to suffer defeat ». Ressentiment et agentivité dans les discours incels - 11h45 – 12h15 — Ghizlane Lemnouer
Sémiotisation du malaise et procès de la rancœur : l’éthique de la responsabilité face aux « Bons Ressentiments » d’Elgas - 12h15 – 12h45 — Christiphe Cosker
Y a-t-il des écrivains du ressentiment ? Le cas de l’écrivain francophone de Mayotte Nassur Attoumani
12H45 – 14H00 déjeuner
SESSION 3 — Exprimer le ressentiment dans l’espace public
- 14h00 – 14h30 — Erwan Seys
L’élu comme défouloir politique : le courrier aux représentants comme support et catalyseur du ressentiment en démocratie - 14h30 – 15h00 — Michel-Ange Houmne
Dire le ressentiment : matérialités discursives et stratégies axiologiques dans l’espace public
15h00-15h15 — pause-café
- 15h45 – 16h15 — Aymeric Leroy
L’usage du ressentiment dans la science politique française - 16h15 – 16h45 — Edna Hernandez Gonzalez et Alice Pennors
L’acceptabilité sociale des mesures de réduction de l’éclairage public : dépasser les approches binaires par l’écoute sociale à l’échelle locale
JOUR 2 : Historiciser et transformer le ressentiment : récits, écritures et émancipation
SESSION 4 — Construire et historiciser le ressentiment : discours, récits et représentations
- 9h30-10h00 — Thaïs Bihour
Objets, images et figures du ressentiment dans le conte patriotique pour enfants durant la Grande Guerre - 10h – 10h30 — David Banks
Priority, blood transfusion and resentment in the late seventeenth century
10h30-10h45 — pause-café
- 10h45 – 11h15 — Juliette Bourdier
Administrer la mémoire de l’injustice : de l’Enfer à la Passion dans le Paris du XVe siècle - 11h15 – 11h45 — Michael Rinn
Le ressentiment dans le discours nazi et ses effets
12h00 – 13H00 déjeuner
SESSION 5 — Transformer le ressentiment : écriture, transgression et émancipation
- 13h00 – 13h30 — Brahim El Mestor
Le ressentiment comme esthétique de la transgression dans la littérature francophone contemporaine - 13h30 – 14h00 — Aloui Hissam
La sémiotisation du ressentiment chez Annie Ernaux : écriture plate, transfuge de classe et subversion des valeurs
14h00-14h15 pause-café
- 14h15 – 14h45 — Irène Kebiheng A Maben
Structures langagières et codes du ressentiment dans la littérature africaine non verbale - 14h45-15h15 — Anne Le Guellec
Sharing/giving grief: balancing resentment and engagement in Kim Scott’s Benang, Alexis Wright’s Carpentaria, Ellen van Neerven’s Throat and Evelyn Araluen’s The Rot
- 15h15-16h Table ronde et discussion
Loin d’être de l’ordre de l’intime, les études récentes autour de l’émotion, notamment depuis l’affective turn, ont montré la complexité de celle-ci en tant qu’objet d’étude, au croisement de la psychologie, de l’histoire, de la sociologie, de l’anthropologie, de la linguistique, de l’histoire, des neurosciences, etc. Ces études montrent que l’émotion est certes de l’ordre du subjectif, mais elle a également une dimension physiologique et neuronale, collective, sociale et culturelle. Elle est ressentie par le sujet dans son psychisme et son corps, mais sa représentation et sa sémiotisation utilisent des codes linguistiques et sémiotiques propres à une culture, à une époque, à des normes sociales et culturelles qui permettent et valorisent l’expression de certains affects et interdisent et délégitiment d’autres. En effet, l’expérience affective est in-formée par la langue qui permet de la verbaliser et par le contexte social, politique, culturel dans lequel elle émerge et s’exprime.
Pour ces raisons, l’expérience affective est souvent vécue à la frontière de l’intime et de l’extime, de ce qui peut être ouvertement partagé et publicisé et de ce qui demeure du ressort de l’intériorité, de ce qui peut être individuelle ou collective. A ce sujet, les émotions collectives ne peuvent pas être que la somme des émotions d’individus différents au sein d’une communauté plus ou moins grande ; elles sont d’un autre ordre puisqu’elles « invitent à s’émouvoir en commun » et se fondent sur des mécanismes d’affiliation et de positionnement affectifs visant à rassembler autour d’une émotion particulière. (L. Kauffmann)
Toute émotion est une entité activée, une réaction à un stimulus ; elle nait et elle advient en réponse à une situation, à un événement qui se trouve à l’extérieur de la psychologie individuelle. Cependant, il serait tout à fait erroné de considérer l’émotion uniquement sous l’angle de la réaction instinctive, irraisonnée ; elle a affaire avec la puissance d’agir du sujet, qu’elle peut augmenter ou diminuer. En effet, elle peut faire partie d’une rationalité et d’un dispositif argumentatifs qui ont pour but de « mouvoir et émouvoir », d’agir et de faire réagir. De fait, lorsque l’émotion s’exprime sur la scène publique, elle est toujours adressée à autrui et elle est produite pour l’autre, chez qui elle cherche à susciter une réaction, à orienter une action vers un but bien déterminé, car elle fait partie d’un dispositif à agir. En somme, l'expression de l’émotion instaure en permanence un positionnement affectif, en visant à provoquer chez autrui un alignement affectif en faisant ressentir à autrui la même émotion, ou, au contraire, pour en susciter d’autres, en fonction des visées perlocutoires des actes de langages affectifs.
Cela explique pourquoi l’émotion est une ressource fréquemment activée dans les confrontations partisanes, dans les constructions des solidarités, dans les mobilisations collectives, dans les rhétoriques des actions sociales. Sa mobilisation dans ces contextes ne signifie aucunement que les parties engagées sont sous l’emprise ou veulent provoquer des passions et des réactions irrationnelles ; elle signifie simplement que le pathos est un élément crucial dans le champ politique, social, etc.
La grande diffusion du mot ressentiment a comme l’une des incidences la difficulté de saisir et de comprendre les spécificités de cet affect, ainsi que les sujets et les groupes sociaux qui le ressentent, l'expriment ou à qui on l'attribue.
Le ressentiment est souvent perçu comme un affect négatif, une passion triste et « indigne », qui se fonde sur la victimisation de soi ; il serait l’affect des impuissants, des faibles et des perdants dans des sociétés en pleine mutation, compétitives Le ressentiment est souvent pris dans un réseau d’autres affects négatifs tels que la jalousie, l’envie, la rancune, l’amertume, etc. Cet affect serait déclenché par le sentiment d’une injustice « perçue » et il est dirigé vers un groupe qui profite de l’ordre existant, d’un avantage indu.
L’une des raisons de la mauvaise presse de cet affect tient, très probablement, dans l’usage qu’en fait Friedrich Nietzsche dans sa Généalogie de la morale qu’il dépeint comme un auto-empoisonnement psychologique de sujet se sentant en position d’infériorité, ou se trouvant dans l’incapacité d’agir sur sa vie, son destin ; il est la réaction de ceux pour qui l’action est interdite. Pour Nietzsche « le ressentiment est d’abord l’affect qui naît de mon impuissance à soumettre ce qui m’inflige une blessure, d’où une hostilité incapable de se déployer directement et condamnée à se muer en “haine rentrée” ». Ne pouvant atteindre un objectif, se sentant incapable de combler un désir, une ambition, le sujet renverse les valeurs et il s’emploie à dévaloriser l’objet de son désir pour tempérer la violence de son sentiment d’impuissance.
Par conséquent, le ressentiment est toujours sous-tendu par un conflit de valeurs ; celles du groupe qui se considère victime de l’injustice et les valeurs dominantes qui sont présentées comme fausses. Pour Angenot, reprenant une certaine vulgate nietzschéenne, le discours ressentimentiste vise à inverser la hiérarchie des valeurs, à dépeindre les valeurs du groupe dominant comme injustes, iniques, moralement basses, etc. alors que celles du groupe dominé sont les plus pures et moralement les plus acceptables.
Mais le ressentiment n’est pas l’apanage des « faibles » et des « dominés » ; il peut aussi être ressenti, invoqué par des groupes sociaux qui estiment qu’on refuse de reconnaitre leurs mérites, qu’on a usurpé leurs droits, qu’ils ont été injustement traités, etc.
Ceci étant, cet affect a-t-il toujours été défini négativement ? La réponse à cette question ne peut faire l’économie de retracer l’histoire du mot lui-même, de l’évolution de ses diverses acceptions et de ses usages politiques, sociaux, psychologiques, etc. Il est important d’historiciser le mot « ressentiment » lui-même. De nombreuses études ont montré que ce terme n’avait pas de connotation morale avant la deuxième moitié du XVIIIe siècle, quand il est pris dans le sens d’un sentiment d’offense à l’encontre de l’auteur d’une injustice.
Le ressentiment, loin d’être l’expression de rancune, de jalousie, d’amertume, etc., peut tout autant être considéré comme une remise en question de la hiérarchie des valeurs qui prédominent dans une société à un moment donné. En suivant Didier Fassin, on peut considérer qu’en tant que sentiment moral, et même en tant que catégorie morale, le ressentiment ne devrait pas être réduit à l’alternative binaire du bien et du mal dans la mesure où il appelle à soumettre le système de valeur existant et sa hiérarchie à une nouvelle discussion.
Assurément, se cantonner à une définition négative du ressentiment fait courir le risque de ne voir certaines critiques des injustices sociales que l’expression d’un affect triste et mauvais, de limiter la critique sociale à sa dimension affective et ne prend pas en compte sa dimension politique et morale. En d’autres termes, cet affect n’est pas dénué d’une légitimité à la fois morale et politique quand il met en évidence des injustices (Axel Honneth).
Puisque toute émotion est une entité activée, une réponse à un stimulus, quels sont les stimuli qui activent le ressentiment ? Quelles sont les raisons qui le fondent ? Quels arguments élaborent ceux qui l’expliquent, le justifient, le disqualifient ?