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Kreizenn an enklaskoù
Breizhek ha keltiek

Collex Persée

Colloque : Qu'est-ce qu'un drapeau ? Conference: What is a flag?

 

Qu’est-ce qu’un drapeau ? Socio-histoire du dévoilement politique

(monde, des années 1880 à nos jours) 

[Université de Bretagne Occidentale-CRBC, Brest, 18 et 19 novembre 2021]


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Argumentaire
Modalités de contribution
Comité scientifique
Comité d’organisation
Contact : colloque.drapeau@univ-brest.fr

Argumentaire

Prémices. Des histoires de drapeau, il y en a pléthore. De même que le vote et la démocratie électorale font couler beaucoup d’encre et suscitent, ce faisant, des analyses classiques avec ou contre lesquelles il est loisible de compagnonner, de même le pavillon est-il un objet communément inscrit sur l’agenda des sciences sociales. Au 8 janvier 2021, sur la plateforme Cairn, la mention « drapeau » renvoie à 11 367 occurrences – rares sont toutefois les travaux qui lui sont exclusivement dédiés. Grammaire symbolique, élément con(formateur) du « kit identitaire » contribuant, entre autres, aux processus de nationalisation et/ou de localisation des populations [Gerson, 2003], marqueur identitaire des tifosi dans les stades de football : autant d’images qui viennent à l’esprit ou sautent aux yeux, autant de déclinaisons d’un objet banal – en apparence tout du moins.

Publié dans Le Travailleur socialiste de l’Yonne le 20 juillet 1901, l’article que Gustave Hervé consacre à « L’anniversaire de Wagram » vaut à son auteur une notoriété tapageuse pour avoir préconisé de « planter le drapeau du régiment » sur le fumier de la caserne. En juillet 2010, le Premier ministre François Fillon préside à une cérémonie – que ses participants jugèrent hautement symbolique – au Haut-Commissariat de la République à Nouméa : la levée des deux pavillons (kanak et français). Début janvier 2019, en pleine crise des Gilets jaunes, la présidente du Rassemblement national, Marine Le Pen, diffuse l’image d’un drapeau européen aux couleurs inversées (étoiles bleues sur fond jaune) assortie des mots : « L’Europe des peuples a maintenant son étendard ». Dans la société sud-africaine post-apartheid, tandis que l’ancien pavillon arborait les couleurs des Provinces-Unies et des premières républiques boers et célébrait la cité blanche, le nouveau (1994) combine les couleurs des anciens mouvements noirs (dont l’ANC) avec celles de l’ancien drapeau sous couvert d’un nouveau peuple à inventer. Certaines photographies sont dorénavant iconiques. Le 2 mai 1945, Evguéni Khaldéi immortalise une des chutes symboliques du Troisième Reich : un soldat de l’Armée rouge soutenu par un camarade arrime le drapeau soviétique sur le toit du Reichstag. Une toile sur le thème du drapeau américain (Flag, 1954) vaut à Jasper Johns une célébrité précoce dans l’interrègne de l’Action Painting et du Pop Art. Pavoiser Paris dans le cadre de la béatification de Jeanne d’Arc en 1909 offre aux milieux de la droite monarchiste et catholique de se draper derrière l’étendard du peuple pour réaffirmer leur opposition à la Séparation des Églises et de l’État…

À l’origine de ce colloque. Le 27 novembre 2015, rien, à vrai dire, ne prédisposait certain.e.s d’entre nous à engager une enquête dans les rues de Brest. Comme nombre de Français, nous avions appris que le président de la République « a[vait] indiqué », par l’intermédiaire de Stéphane Le Foll, le porte-parole du gouvernement, « que chaque Français pourrait participer [à l’hommage national aux victimes aux Invalides] aussi en ayant la possibilité de pavoiser son lieu d’habitation avec un drapeau bleu blanc rouge ». Nous n’aurions pas eu, ce vendredi, un rendez-vous avec des compagnons de route que nous n’aurions pas imaginé la suite. Si l’on ne peut faire abstraction de nos émotions dans notre souhait de documenter une situation exceptionnelle à travers une entreprise pensée selon une « ethnographie d’urgence », l’on rappellera d’entrée de jeu qu’elle ressortit d’abord à un questionnement que nous avions formulé sommairement en tout début d’enquête : en quoi le pavoisement pouvait-il être, dans un contexte de « choc moral », le signe d’une culture républicaine dont l’expressivité se manifestait à travers la mobilisation, forcément plurielle, d’un signe distinctif et aisément identifiable ? Nous avons donc parcouru, à trois, Brest en fin de matinée puis dans l’après-midi, exerçant nos yeux à repérer les pavillons tricolores. Nous les avons photographiés tout en relevant les adresses de leurs propriétaires. Puis nous avons mené 44 entretiens au cours des six semaines suivantes (entre le 7 décembre 2015 et le 15 janvier 2016). De leur analyse et des réflexions que de nombreux auteurs ont menées sur les échanges symboliques qui structurent une société tissée de toutes sortes de micro-actions, nous avons tiré quelques remarques – notamment sur les « sentinelles civiques » – qui nourrissent l’article publié dans Ethnologie française [Lagadec et al., 2019].

Le drapeau, un objet moins saisissable qu’il n’y paraît ? Alors que la vexillologie a ses adeptes au premier rang desquels figurent surtout des amateurs de militaria, le constat d’un continent en friche s’impose. Michel Pastoureau fait observer à vingt ans de distance : « Le drapeau fait peur au chercheur » [1989 : 119] ; « À la différence d’autres emblèmes nationaux ou d’autres symboles étatiques, le drapeau attend encore ses historiens. […] Le drapeau constitue pourtant un objet d’étude riche de multiples aspects. À la fois image emblématique et objet symbolique, il est soumis à des règles d’encodage contraignantes et à des rituels spécifiques qui se situent au cœur de la Nation ou de l’État » [2010 : 167 et 168]. Constat sans appel. Il serait d’ailleurs pour le moins intéressant d’ausculter en quoi une telle occultation renvoie à des conjonctures disciplinaires, à des évitements teintés d’idéologie (l’intérêt pour le drapeau masquerait au mieux un patriotisme déguisé, au pire un nationalisme fort heureusement démonétisé dans le champ des sciences sociales), à la difficulté de sortir tout étendard de son lexique symbolique aux fins d’en faire le réceptacle et le vecteur de normes peu ou prou institutionnalisées, de pratiques, de savoir-être et de savoir-faire, de valeurs et de sensations.

Qu’est-ce qu’un emblème vexillaire ? La question est très simple en apparence. À l’instar du suffrage, le drapeau peut être qualifié de la sorte : « une évidence et une énigme » [Offerlé, 1993]. Arboré sur les bâtiments publics selon des protocoles encadrés par une littérature juridique dont nous ignorons l’épaisseur, sauf quand des « événements » « défraient la chronique » (cf. par exemple le décret n° 2010-835 du 21 juillet 2010 relatif à l’incrimination de l’outrage au drapeau), abonné aux compétitions sportives [Bromberger, 1995] qui lui garantissent une présence télévisuelle inversement proportionnelle à son existence dans certains espaces publics (la France n’est, en l’espèce, ni les États-Unis ni la Grèce), médiatisé périodiquement à l’occasion de crises politiques (cf. la place Tahrir au Caire dans le cadre des révolutions arabes ), variante obligée de la « fête civique » qui, de la fête révolutionnaire à la fête républicaine, contribua à l’ancrer dans la France des terroirs au prix d’une acclimatation d’un appareil symbolique de plus grande ampleur, le drapeau est ce qui nous ressemble (ou pas), nous appartient (ou pas), nous rassemble (ou pas), nous « oblige » (ou pas). L’on pourrait décliner à l’envi les fils qui tissent la trame et font qu’un drapeau est bien plus qu’un drapeau : transfert de sacralité (des bannières processionnelles aux étendards de la « religion civique » si tant est que l’expression soit pertinente), précipités de la question sociale (que l’on songe aux défilés où les syndicats arborent fièrement leur(s) couleur(s) et leur sigle) et de la question nationale, mimétismes culturels (le tricolore/il tricolore) tapissent de fait certaines études au risque de réduire le drapeau à ce qu’il ne serait que fonctionnellement : un signe de ralliement conventionnel non dénué d’une histoire conflictuelle [dans le cas français, Richard, 2012 et 2017]. Antoine Prost soulignait ainsi que les drapeaux des sections locales des anciens combattants de la Grande Guerre s’apparentaient davantage à des bannières de confrérie qu’aux drapeaux de la patrie [Prost, 1977].

Il n’est pas lieu de revenir ici sur la constitution d’un appareil symbolique et sur ses mobilisations : une société est vivable, ainsi que l’avait noté Max Weber, à condition qu’elle soit assise sur un univers symbolique cohérent. L’on rappellera toutefois que, cherchant à naturaliser son propre arbitraire culturel, tout ordre politique fonctionne en partie sur un registre sémiotique dont la puissance d’évocation suppose, de la part de ses principaux prescripteurs, l’activation d’un attachement à des signes connus et dotés d’une affectivité. C’est d’ailleurs tout l’intérêt de l’ouvrage d’Arundhati Virmani sur le drapeau indien que d’avoir montré par le menu comment les acteurs de l’indépendance s’ingénièrent à diffuser une « politique du sentiment » dans le pays en tablant sur l’adéquation entre un pavillon et la formation d’une communauté émotionnelle [2008]. Qu’on le qualifie de « fiction » ou d’illusio, qu’il emprunte préférentiellement, dans le cas français, la voie d’un récit national, l’ordre républicain, comme tout régime de vérité, n’a cessé à son tour de se mettre en scène et de produire un discours autorisé [Ansart, 1977]. Si l’on en juge d’après Les Lieux de mémoire dont le premier tome, La République, commençait par une contribution sur « Les trois Couleurs » [Girardet, 1984], le drapeau y tient une place de choix.

Des réflexions classiques – davantage que des analyses – sur le drapeau n’ont pas manqué. « Qu’un emblème soit, pour toute espèce de groupe, un utile centre de ralliement, c’est ce qu’il est inutile de démontrer. En exprimant l’unité sociale sous une forme matérielle, il la rend plus sensible à tous et, pour cette raison déjà, l’emploi des symboles emblématiques dut vite se généraliser une fois que l’idée en fut née. Mais de plus, cette idée dut jaillir spontanément des conditions de la vie commune ; car l’emblème n’est pas seulement un procédé commode qui rend plus clair le sentiment que la société a d’elle-même : il sert à faire ce sentiment ; il en est lui-même un élément constitutif » : nul mieux qu’Émile Durkheim, dans ses analyses du système totémique [2007 : 343-344], n’a su analyser la fonction de l’emblème dans la société. L’espèce de saturation symbolique qui s’empara de la France de Mai 68 convia Roland Barthes à écrire dans Le Bruissement de la langue : « Une sorte d’adhésion presque unanime à un même discours symbolique semble avoir marqué finalement acteurs et adversaires de la contestation : presque tous ont mené le même jeu symbolique. […] Le paradigme des trois drapeaux (rouge/noir/tricolore), avec ses associations pertinentes de termes (rouge et noir contre tricolore, rouge et tricolore contre noir), a été “ parlé ” (drapeaux hissés, brandis, enlevés, invoqués etc.) par tout le monde, ou presque : bel accord, sinon sur les symboles, du moins sur le système symbolique lui-même (qui, en tant que tel, devrait être la cible finale d’une révolution occidentale) » [1993 : 192]. On doit à Randall Collins, qui dénombra les drapeaux, pendant un an, en divers endroits des États-Unis à la suite des attentats du 11 septembre 2001, d’avoir inscrit l’emblème dans une « dynamique temporelle » particulière dont il est foncièrement partie prenante [Collins, 2004]. Il y ainsi des « conjonctures vexillaires » de plus ou moins haute intensité (la Libération en France, par exemple) qui charrient bien plus de choses qu’on ne l’imagine : des émotions, des formes de solidarité (ou, in fine, des appels à la solidarité) dont la visibilité, effective (arborer un drapeau, ce n’est pas rien), mérite d’être interrogée, des (ré)assurances identitaires (au cours d’une crise politique dominée par la « désectorisation » et une incertitude structurelle qui arrache les acteurs à leurs habitudes et brouille leurs certitudes [Dobry, 1987], un pavillon peut devenir moins l’élément routinier d’un décor qu’une proclamation à bas bruit d’un ordre qui demeure, une balise qui (ré)unit ou désunit).

Ces réflexions constituent, entre autres, un des soubassements de notre entreprise dont le titre est, nous l’espérons, suffisamment explicite. L’intérêt pour le drapeau en tant qu’expression, mineure, majeure, d’un dévoilement politique, une expression qui renvoie à l’idée que le drapeau est une ressource latente prête à l’emploi (emploi circonstanciel – une manifestation – ou emploi définitif – placer un pavillon régional dans le jardin de sa résidence –), retiendra exclusivement notre attention. Il ne s’agit nullement de répudier toute approche par le symbolique, mais de l’envisager dans un espace social qui est au cœur de son objectivation. Par dévoilement politique, nous entendons tout autant des gestes forts que des pratiques moins ouvertement proclamatoires, plus informelles, qui, du fait de leur inscription dans un univers pensé comme relevant peu ou prou du politique, les « teintent », les « vernissent », les affirment ou les confirment de la sorte. La gamme des dévoilements de même que les enjeux afférents à la notion de dévoilement et à ses expressions ne sauraient être tenus pour une part périphérique au sein de ce projet. Ils sont au contraire au cœur du questionnement si l’on veut bien admettre que l’utilisation du voile (velum) et du drapeau (vexillum) repose sur toutes sortes de justifications et que la notion de dévoilement renvoie évidemment à de plus vastes développements anthropologiques.

La chronologie retenue est nécessairement arbitraire. Le choix des années 1880 comme point de départ repose sur l’observation que la triade capitalisme-modèle stato-national-impérialisme à dominante coloniale impose un cadre avec lequel nous nous débattons toujours. À vrai dire, le drapeau, ne serait-ce que parce qu’il repose sur un marquage idéologique (le drapeau rouge à vocation internationaliste de l’URSS) et topographique (les pavillons nés après les décolonisations), tout comme il prospère sur une production de masse, en est une de ses plus pures émanations. L’espace-monde est dès lors le cadre retenu et les variations d’échelle sont intrinsèquement les bienvenues [Ory, 2006 et 2020].

Le colloque ne s’intéressera pas uniquement aux emblèmes nationaux. Les drapeaux des syndicats, des mouvements de revendication identitaire, les étendards des supporteurs ou ceux utilisés dans des cadres apparemment folkloriques ont toute leur place dans les contributions qui nourriront la rencontre dès lors que leurs usages s’inscrivent formellement ou informellement sur un terrain politique. L’analyse des gestes et des pratiques des acteurs (de la fabrique aux utilisations : qui porte les drapeaux ? quand les porte-t-on ? à quels autres étendards ou symboles peuvent-ils être confrontés dans certaines situations ? comment une organisation choisit son drapeau et l’impose ?) retiendra tout particulièrement notre attention.

 

Trois axes principaux sont privilégiés. 

Axe 1 : le drapeau, institutionnalisation et étatisation 

À Alger, le maqam al-chahid, inauguré en 1982, est le lieu emblématique des commémorations officielles de la Guerre d’Algérie. La première salle présente une version officielle du tandem hymne-drapeau où la « légende » (un drapeau fabriqué par les manifestants du 8 mai 1945 alors qu’il fut imaginé par Messali Hadj, figure honnie du FLN, et sa femme qui était française) le dispute à une pédagogie nationaliste. Parce qu’il est censé contribuer au monopole symbolique que s’attachent des institutions et des groupes, parce que d’aucun.e.s attendent de lui qu’il soit le pourvoyeur de rendements tout aussi symboliques, parce qu’il est un marqueur d’un régime de vérité politique (le drapeau n’impose-t-il pas, in fine, une vérité, en l’espèce politique, qui ne souffre aucune contestation ?), le pavillon se trouve à la croisée de dynamiques et de dispositifs qui visent à son institutionnalisation voire à son étatisation.

L’histoire vexillaire est peuplée d’étendards vaincus, d’emblèmes vainqueurs, de pavillons en sommeil (la « Salle des Emblêmes » du château Vincennes) au point qu’une histoire explorant les mécanismes, les investissements et les attentes liés au fait de capitaliser sur un drapeau mérite d’être tentée. Le « suffrage flag » des suffragettes américaines qui proliféra dans l’iconographie de l’Amérique des années 1848-1920 ne se fit pas contre la « bannière étoilée », histoire de souligner, du côté de ses protagonistes, combien le combat féministe n’avait de sens qu’au sein de la même communauté politique. L’actualisation vexillaire d’un passé mythifié entre folklorisation et marketing identitaire (cf. le pavillon de la Padanie fabriqué par la Ligue du Nord dans les années 1990 [Avanza, 2003]), les registres de complémentarité et d’opposition (le monument à la Résistance de Brancion pris entre l’étau du tricolore et du drapeau rouge lors de son inauguration le 2 juillet 1950), utilisations, exploitations et détournements de « sémiophores » [Pomian, 1987] participent incontestablement à la stylisation de tout emblème. Mais il y a plus. Droit et règlements contribuent à nombre de politiques vexillaires qui se déclinent selon des protocoles dont nous ignorons le plus souvent les implicites et les implications. De la fabrique d’un emblème officiel à son placement sur des bâtiments ou au rôle qui lui est imparti dans certaines arènes, comment s’activent des législateurs dont le travail de codification conforme des pratiques, en exclut d’autres, oriente des gestes et, qui plus est, le sens de ces gestes ?

 

Axe 2 : politisation vs « institution de repos »

C’est l’une des évidences pour qui s’intéresse au drapeau. Sa charge politique peut être – doit être – telle que sa politisation ne saurait faire l’ombre d’un doute. L’affaire est à nuancer. Prenons le drapeau français pour exemple. En invoquant un tricolore « repr[enant] des couleurs » (Le Monde, 19 novembre 2015) – ce qui supposait qu’il en avait perdu –, certains médias n’ont fait que refléter (et répliquer) ce que le processus de stato-nationalisation incubant dans le creuset républicain a fait du drapeau : un objet dont la valence se doit d’être positive surtout dans des situations de crise. Par extension, c’est le même principe qui guide nombre de travaux en sciences sociales. Mesurer le vide ou le plein puis le commuer en un indicateur du consentement ou de la ferveur (nationale, républicaine…) dont l’on observerait les gradients : l’opération a le charme des opérations connues tant elle a été utilisée pour établir la persistance ou la désuétude des rituels et, par extension, les variations d’une culture républicaine à tendance monopolistique – à travers notamment l’assistance à des funérailles ou à des fêtes civiques [Ben Amos, 2013 ; Dalisson, 2003 ; Lalouette, 2010]. Si la rue pavoisée des premières décennies de la Troisième République, que les peintres ont abondamment figée sembla incarner une acclamation républicaine de la souveraineté, que sait-on des dispositions et des intentions des individus qui arborèrent 1 479 drapeaux rue d’Aboukir (Paris) le 30 juin 1878 ? Rien. Bertrand Badie avait souligné il y a plus de trente ans combien le concept de « culture civique » souffrait d’une double ambiguïté, l’absolutisation de la figure du citoyen sommé de l’être à temps complet relevant d’une figure de style et les interactions permettant à des individus de se reconnaître dans un système de significations n’étant que rarement et difficilement prises en compte [1983]. Récusant les lectures internalistes des « effervescences collectives » qui confondent par trop leurs apparences et les investissements dont les dotent les acteurs présents – et entretiennent ce faisant l’illusion qu’elles seraient un sismographe d’un état (civique, républicain, national) du public –, les travaux de Nicolas Mariot pointent avec une grande acuité ce qui est au cœur des échanges symboliques : toutes sortes d’ajustements dispositionnels d’où il ressort que les croyances dans l’action menée oscillent entre la conformation au rôle attendu et des points de vue plus obliques, distanciés, voire indifférents [2008, 2010 et 2012]. Une optique résolument compréhensive invite à considérer préférentiellement le drapeau dans son ordinaire, même dans des situations jugées extraordinaires, aux fins de restituer en quoi il est, ou non, ou presque pas, un-emblème-qui-engage (et si oui, qui engage à quoi ?). Elle convie en outre à ne pas réduire le drapeau à sa dimension exclusivement emblématique, mais à le relier à d’autres formes de mobilisation et à d’autres dispositifs politiques (manifestations, vote, insurrections…) au sein desquels il niche et qui opèrent comme de possibles réverbérations affectant par là même les significations que lui confèrent des acteurs. Un drapeau est rarement quelque chose en soi, il ne cesse d’être en relation avec au sein d’un système sémiotique fait de correspondances incertaines.

L’appel à la revisite d’une histoire « sainte » de l’« effet de drapeau » (« flagging », dans la nomenclature de Michael Billig, l’inventeur du syntagme « banal nationalism » [1995 ; Martigny, 2010 ; Skey et Antonsich, 2017], renvoie à l’imprégnation quasi inconsciente du drapeau dans les représentations et les imaginaires sociaux) ne saurait toutefois se résumer à une contre-histoire qui serait tout aussi abusive. L’on fera en effet le pari que l’angle du nationalisme, dans sa dimension banale ou d’indifférence, est une clé opportune pour appréhender plus finement comportements et pratiques liés aux pavillons. Lien entre le citoyen et l’État sur un mode à ce point routinisé et incorporé qu’il en devient obscur pour la plupart des membres d’une communauté politique, le drapeau reste une ressource qui peut être utilisée par l’État pour mobiliser au nom de la nation ou pour justifier des discours prônant l’unité autour de l’emblème – et de ce qu’il est censé recouvrir. À l’autre bout du spectre, les « indifférences au nationalisme », ainsi que l’a souligné Tara Zahra, offrent de rendre compte de la complexité d’un processus (en gros du nationalitaire au national puis au nationalisme et inversement) dont la dimension apparemment totalisante occulte par trop ce qui est en son cœur : les façons dont les acteurs les moins impliqués (soit la masse) se débrouillent avec un processus auquel ils sont censés participer [2010]. La notion d’indifférence invite dès lors à revenir sur les questions classiques de la conscientisation du nationalisme, du consentement à la mise en ordre d’une communauté virtuelle dont le projet exclusiviste se nourrit de sa capacité à obliger et/ou à générer de l’adhésion. Si le drapeau convie à ce que nous nous interrogions paradoxalement, compte tenu du sens dont on le dote communément, sur les liens potentiellement ténus avec un ordre national entendu comme un ordre de référence et, partant, sur des gradients d’indifférentisme, il incite a contrario à regarder du côté des entrepreneurs d’identité nationalitaire. Par entrepreneur d’identité, dans la foulée des travaux anglo-saxons sur les « claim makers » [John D. McCarthy et Mayer N. Zald, 1977], nous entendons l’entrepreneur qui œuvre à la fixation, de façon plus ou moins cohérente, de manière plus ou moins formelle, des contours d’un groupe d’appartenance dont il travaille à la cohérence et à la représentation (symbolique tout autant que politique). Cette définition, hâtive et grossière, suggère d’analyser l’entrepreneur au sein d’un marché identitaire mû par des intérêts congruents et/ou dissemblables qui participent tous de son élargissement et de la pérennisation de l’illusio sur laquelle il a été fondé. Elle invite à rendre compte, à travers ce qui se joue autour d’un drapeau, de l’inertie du schème national(itaire) dans un monde où la globalisation ne génère que de très infructueuses tentatives d’élaborer un emblème international(itaire) – qui connaît le drapeau des Nations-Unies ?

 

Axe 3 : placer, montrer, arborer : anthropologie du geste et sensibilité vexillaire

Un article classique d’Henri Lévy-Bruhl opère une distinction entre un formalisme antique fondé sur l’affectivité et un formalisme moderne à visée purement utilitaire. Le premier, d’essence religieuse, parlerait davantage au cœur qu’à l’esprit et serait l’apanage des sociétés primitives tandis que le second, dit « de sécurité », caractériserait les sociétés modernes en quête d’instruments fonctionnels. L’opposition est un tantinet réductrice, comme le concède Lévy-Bruhl, à propos du drapeau : « Certains symboles, certains emblèmes restent entourés d’un sentiment très proche du sentiment religieux, ou tout au moins sont susceptibles de susciter un dévouement allant jusqu’au sacrifice de la vie. Qu’on pense, par exemple, au drapeau » [1953 : 58, note 2].

Peut-on parler d’une sensibilité vexillaire comme Norbert Elias identifia un habitus national [1989] ? La question mérite d’être posée. Elle renvoie à des interrogations qui ressortissent tout autant aux « contextes émotionnels » qu’à l’acclamatio visuelle, contrechamp d’une démocratie libérale qui ne serait qu’électorale [Ihl, 2015], mais encore aux attitudes sémioclastes [Fureix, 2019] qui insistent sur la dissidence et la résistance à un ordre politique s’affichant quelquefois lors d’une guerre des signes. « Signifiant flottant » pour reprendre le lexique lévi-straussien, « réserve du symbolique » [Reichler, 1992], élément au « triple caractère sensible, émotionnel, apotropaïque » [Ory, 2020 : 280], tout emblème n’existe que par l’usage qui en est fait et sa visibilité dans l’espace public (et en ses lisières).

Que procure le fait de confectionner un drapeau, de pavoiser, de voir un drapeau, de le regarder ? Quel(s) sens met-on en action et selon quel(s) processus ? La « monstration », entendue comme une re-présentation qui ne vaut plus pour sa capacité de substitution, mais pour son intensité [Marin, 1993 : 18], s’applique-t-elle à ce type d’emblème comme elle pourrait s’appliquer à des bannières processionnelles ? Autant de questions dont on gagera qu’elles trouveront des débuts de réponse voire des explications à l’aide des paradigmes utilisés dans les visual studies [Boidy, 2017]. L’on suggère de porter ici son attention sur la matérialité vexillaire et sur les gestes qui l’accompagnent. Acheter un drapeau, réemployer celui qui traine dans un grenier et dont on souvient qu’il flottait de temps à autre sur la maison de ses grands-parents, le fabriquer de toute pièce, trouver le meilleur emplacement sur le balcon pour l’afficher ne sont pas des détails anodins. Ils disent les engagements en sourdine tout comme ils peuvent manifester une routine Ils invitent à questionner le « genre du drapeau » (des femmes qui cousent, des hommes qui pavoisent : stéréotype ou non ?). Ils soulignent quelquefois la prégnance du pouvoir des images. Les tricolores forment la toile de fond de certains plans de La Fille du 14 juillet d’Antonin Peretjatko (2013) ; les étendards sont partie intégrante de la scénographie des chefs-d’œuvre d’Akira Kurosawa que sont Kagemusha (1980) et Ran (1985). Plus qu’un élément d’un décor, le pavillon mis en image peut être aussi autre chose : une mise à disposition d’un répertoire iconographique contribuant immanquablement à des mimétismes. L’image emblématique des pompiers de New York hissant le Stars and Stripes sur les décombres des tours du World Trade Center le 11 septembre 2001 rappelle ainsi combien un geste est réactualisable à l’aune d’une autre image entrée dans le légendaire national : « Raising the Flag on Iwo Jima », la photographie prise par Joe Rosenthal le 23 février 1945 [Chéroux, 2009].

Individuelles ou collectives, liées peu ou prou à des initiatives voire à des politiques publiques de pavoisement, les mobilisations vexillaires composent ainsi une grammaire axiologique eu égard aux valeurs dont elles sont dotées. Le double prisme de la matérialité (quelle résonance est attendue d’un drapeau digitalisé affiché sur un réseau social ? sur une plaque minéralogique ?) et du geste offre, à ce qu’il nous semble, de resituer toujours plus le drapeau dans une économie symbolique où le feuilletage du temps, dans ce qu’il génère d’un conformisme social, se conjugue avec des expériences inédites. Le « traumatisme vexillaire » de la défaite de 1870 en France, tel qu’il est présenté dans La Débâcle de Zola (1892), affecte au tricolore les fonctions d’une relique. À l’École de l’air, la présentation du drapeau aux recrues, lors d’une cérémonie quasi immuable, marque leur incorporation – au sens étymologique du terme. À Skelmanthorpe dans le Yorkshire, les radicaux d’un mouvement chartiste très féru d’étendards, enterrèrent un drapeau fait en 1819 pour le protéger ; matière à une biographie d’objet [Bonnot, 2014], il fut exhumé et déployé de nouveau lors de diverses manifestations radicales, au moins jusqu’en 1884 [Roberts, 2020]. Qu’il s’agisse du porte-drapeau (ou de la « femme-drapeau » : Jessie Norman chantant la Marseillaise le 14 juillet 1989) dont on postulera, peut-être à tort, que le sens qu’il donne au pavillon relève du sacré, du militant qui l’arbore dans des manifestations ou du quidam qui l’utilise à l’occasion, force est de constater que le drapeau demeure cet objet populaire, usuel et par trop souvent muet dont cet appel à communication a esquissé certains traits en espérant qu’il suscite dorénavant autant de contributions.

 

Renvois bibliographiques

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Modalités de contribution

Pour soumettre votre proposition de communication, merci d’envoyer à l’adresse colloque.drapeau@univ-brest.fr un résumé de 3 000 à 5 000 signes maximum (hors bibliographie) accompagné d’un titre provisoire et d’une courte bibliographie avant le 30 avril.

Les contributions seront examinées par les membres du comité scientifique et du comité d’organisation dans les quatre semaines qui suivent. Le programme sera établi pour le 1er juin.

Une première version des communications devra être transmise aux organisateurs de la rencontre pour le 15 octobre afin que les discutant.e.s puissent en prendre connaissance en amont.

Nous accueillons des contributions venues de plusieurs disciplines (histoire, science politique, anthropologie, sociologie, études littéraires…).

La langue de travail sera le français, les papiers peuvent être présentés en français et en anglais.

Le colloque aura lieu à Brest (faculté des lettres de l’Université de Bretagne Occidentale) les 18 et 19 novembre 2021. Il se fait avec le soutien du Centre de recherche bretonne et celtique (CRBC) de l’Université de Bretagne Occidentale (Brest).

Une publication des actes est d’ores et déjà prévue.

 

Comité scientifique

Marc Abélès, École des hautes études en sciences sociales (Paris)

Nicolas Adell, Université Toulouse-Le Mirail

Christian Bromberger, Université Aix-Marseille

Hervé Drévillon, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et Service historique de la Défense

Stéphane Gerson, New York University (États-Unis)

Camille Hamidi, Université Lumière Lyon-2

Michel Offerlé, École normale supérieure (Paris)

Michael Skey, Loughborough University (Royaume-Uni)

Arundhati Virmani, École des hautes études en sciences sociales (Marseille)

 

Comité d’organisation

Sébastien Carney, Centre de recherche bretonne et celtique (CRBC), Université de Bretagne Occidentale (UBO)

Christophe Granger, CIAMS, Université Paris-Saclay

Philippe Lagadec, CRBC, UBO

Alain Le Bloas, CRBC, UBO

Laurent Le Gall, CRBC, UBO

Marion Rabier, SAGE, Université de Strasbourg

Jeanne Teboul, DynamE, Université de Strasbourg

 

Contact colloque.drapeau@univ-brest.fr