Héritages et Constructions dans le Texte et l'Image

HCTI
HÉRITAGES ET CONSTRUCTIONS DANS LE TEXTE ET L'IMAGE

Journée amérindienne de Brest

Tandis que le tournant majeur qu’a pris la nouvelle histoire amérindienne née aux États-Unis au début des années 1990, héritière de l’école sociale et postcoloniale, a imposé aux spécialistes en études amérindiennes – historiens, anthropologues ou sociologues – de prendre en compte les nouveaux outils méthodologiques de l’ethnohistoire, les chercheurs ont été amenés à interroger les cultures autochtones, cadres de base de l’étude anthropologique, comme sujettes à des évolutions, à des translations, à des redéfinitions, dans le contexte d’un monde global imposé notamment par la colonisation. Surtout, les ethno-historiens se sont efforcés de faire émerger les initiatives autochtones, rejetant la vision erronée d’une passivité victimaire des Amérindiens et mettant, au contraire, en lumière, la part active des communautés autochtones dans les transformations de leurs propres cultures et de leur indianité. Ce faisant, les nations amérindiennes  sont enfin « devenues » les agents actifs de leurs histoires collectives et individuelles et, par la même, des participants fondamentaux aux récits régionaux, transrégionaux, nationaux et internationaux de la formation des Amériques, au même titre que les colons, settlers et autres pionniers euro-américains.

 

            La journée d’étude qui se tiendra le 22 novembre 2018 à l’Université de Bretagne Occidentale à Brest s’inscrit dans cette logique épistémologique. Dans le cadre de tables rondes lors desquelles nous débattrons d’articles proposés en amont par les participants, il s’agira avant tout de mettre en lumière et d'échanger autour des différents avatars qu’a pu prendre l’agentivité autochtone dans le contexte de la colonisation euro-américaine, dans des espaces géographiques et chronologiques variés (de l’époque coloniale à l’ère contemporaine, du Canada à l’Amérique latine). Plus précisément, cet événement scientifique se propose de réunir des spécialistes qui s’efforceront, à travers l’étude de cas spécifiques à leurs propres recherches, de repenser la question de la « réaction » autochtone à la présence européenne.

            Dans un premier temps, il s’agira de réfléchir à la notion de « résistance indienne »[1], terme englobant souvent employé pour définir la manière dont les populations autochtones composent avec la remise en cause de l’ordre traditionnel de leurs sociétés et de leur souveraineté territoriale au rythme de l’expansion euro-américaine. Il faudra confronter cette notion de « résistance », largement associée à l’écriture d’une histoire militante qui entendait « réparer », par le travail universitaire, le préjudice de la colonisation, à la notion de « résilience », théorisée notamment par Michel Manciaux comme la capacité d’un individu ou d’un groupe à se développer et à continuer à se projeter dans l’avenir en dépit d’événements déstabilisants, de conditions de vie difficiles et de traumatismes parfois sévères[2], et à la notion de « survivance », définie par Gerald Vizenor non pas comme une simple réaction mais comme une forme de persistance culturelle dans un contexte de domination[3]. Surtout, la discussion proposée se focalisera sur les diverses transformations culturelles que connaissent les sociétés autochtones dans le contexte de la colonisation et amènera les participants à (re)considérer des termes tels que ceux d’adaptabilité, de résurgence ou encore de « renaissance »[4], ainsi que la dichotomie « changement/continuité » imposée depuis plusieurs années par l’historiographie[5]. On se concentrera sur les « innovations culturelles » amérindiennes qui émergent dans ce contexte, analysées comme autant de témoins d’une capacité et d’une volonté autochtone de survivre en se « redéfinissant » dans la douleur et en la dépassant. De fait, on pourra notamment repenser collectivement l’acculturation ou la « créolisation » (Glissant) non pas uniquement comme synonyme de perte et de disparition mais, au contraire, comme moyen pour les communautés autochtones de participer activement à la construction globale d’un espace nouvellement partagé, tout en conservant, dans une certaine mesure, le pouvoir de (re)définir l’indianité dans le cadre d’une lutte pour l’autodétermination. Aussi, la notion de Lumières amérindiennes[6], englobant l’activité intellectuelle, philosophique et artistique à l’intérieur des communautés amérindiennes ayant permis la survie des sociétés autochtones, constituera un cadre essentiel à la réflexion proposée.

            La discussion entamée se poursuivra, dans un second temps, à travers le prisme du rôle joué par les femmes amérindiennes dans ce contexte global de transformations identitaires et culturelles. Dans la suite de la réflexion initiée sur la notion de « Lumières amérindiennes », il s’agira notamment d’étudier les pratiques autochtones ayant trait aux sphères féminine et familiale, et les éventuelles innovations qui émergent, du fait de la colonisation, par rapport à l’ordre traditionnel. Une attention toute particulière sera donnée à la violence faite aux femmes amérindiennes, dans le cadre privé et domestique comme dans le cadre public, et surtout à la manière dont les femmes réagissent à toutes ces formes de violence. Tandis que diverses questions pourront être abordées, telles que celles de l’adoption, de la stérilisation forcée, des possibles évolutions des arrangements familiaux, de la filiation, de la transmission culturelle, etc., l’accent sera encore une fois mis sur l’agentivité des femmes dans les processus de « résistance culturelle » à l’œuvre dans les espaces étudiés par les participants, dans des perspectives domestiques, locales, tribales et transnationales.

            D’un point de vue méthodologique, cette journée sera également l’occasion d’entamer une discussion sur la manière dont les études amérindiennes peuvent être envisagées aujourd’hui par les spécialistes français, en réfléchissant notamment aux possibles apports que ces derniers peuvent amener à la recherche scientifique et à la place de l’innovation universitaire dans ce domaine en dehors des Amériques. Néanmoins, la parole sera bien entendue donnée aux autochtones eux-mêmes par le biais d’interventions d’artistes autochtones, de projections de films et d’expositions, qui seront autant d’occasions pour ces derniers de partager leurs propres perceptions de la nature, du rôle et des évolutions de ces « Lumières amérindiennes » et de confronter le cadre théorique à la réalité d’une survie culturelle.

 



[1] Élise Marienstras, La résistance indienne aux États-Unis, Paris : Gallimard, 2014 [1980]

[2] Michel Manciaux, La résilience : résister pour se construire, Chêne-Bourg (Suisse) : Éditions Médicine et Hygiène, 2001, p.17

[3] Gerald Vizenor, Manifest Manners: Narratives on Postindian Survivance, Lincoln : University of Nebraska Press, 1999

[4] Voir notamment William G. Mcloughlin, Cherokee Renascence in the New Republic, Princeton : Princeton University Press, 1986

[5] Voir entre autres Duane Champagne, Social Change and Cultural Continuity among Native Nations, Plymouth (United Kingdom) : AltaMira Press, 2007.

[6] Le terme de «  Native Enlightenments » apparaît dès le XIXème siècle dans les travaux de l’ethnologue américain James Mooney (1861-1921) sur les Cherokees. Voir également les travaux de Lionel Larré et de Fabrice Lecorguillé.

 

Actualité