Trois questions à Ronan Calvez

Mise à jour le   11/05/2026
Ronan Calvez

Professeur en celtique.

Comment en êtes-vous arrivé à travailler sur ce champ de recherche ?

Par hasard et par nécessité. J’ai soutenu une thèse sur les émissions de radio en breton pendant et après la Seconde Guerre mondiale. En complément de ma formation d’historien, l’orientation sociolinguistique de ma thèse, sous la direction d’Yves Le Berre, a été essentielle pour entendre ce que parler (sur les ondes… ou ailleurs) voulait dire. Lorsque j’ai été élu sur un poste de maître de conférences dans le département de breton & celtique, mes collègues m’ont chargé d’un cours d’histoire littéraire du breton. Pour le XVIIIe siècle, il n’y avait guère d’études sur la production écrite en breton et lorsqu’on en parlait, c’était pour dire son indigence. Ce siècle était celui des ténèbres, un no man’s land entre des siècles qui avaient vu fleurir une littérature à la versification fort complexe et un XIXe siècle qui était présenté comme celui du renouveau philologique, idéologique et littéraire. En préparant mes cours et en faisant des recherches, j’ai eu la chance d’inventer le manuscrit de Kerenveyer, Ar farvel göapaër (Le bouffon moqueur). Et de fil en aiguille, je me suis intéressé à la production manuscrite de ce siècle. Lorsqu’on le lit et qu’on l’analyse, lorsqu’on le compare aux ouvrages imprimés en breton, ce corpus manuscrit témoigne d’une réelle circulation, en Basse-Bretagne, des écrits, des pensées et des lumières du temps, qui met à mal l’idée reçue d’un cloisonnement entre culture orale et culture écrite, entre populaire et savant, entre breton et français.

Écrire en historien, qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

Je ne suis pas né avec un capital scriptural conséquent. Mais j’ai eu très jeune le goût de la lecture – j’ai encore en mémoire le battement accéléré de mon cœur lorsque j’arrivais à la bibliothèque de mon quartier, le mercredi après-midi. Lors de ma scolarité et de mes études universitaires, j’ai eu la chance de croiser la route d’enseignants qui m’ont appris ce qu’écrire veut dire. Je pense en premier lieu à Fañch Morvannou, qui siégeait dans le jury de mon mémoire de maîtrise d’histoire sur le premier Feiz ha Breiz et qui m’a donné une leçon – suivie de bien d’autres. Mais je nourris encore et toujours un sentiment d’insécurité diffus : écrire est laborieux et je pèse les mots, dans tous les sens du terme.

Pour mener à bien mon écriture du pourquoi ce qui s’est écrit s’est écrit et du pourquoi ce qui s’est parlé s’est parlé, je ne crois pas à la prétendue objectivité du positivisme, mais j’aspire à l’honnêteté ; je me garde bien des jugements de valeur, mais je pose des jugements de fait. Michel Serres a dit quelque part : « Thèse ou non, travaillez dur ; méfiez-vous de tout pouvoir ». Il faut bel et bien se méfier des idées reçues et de la doxa – universitaires ou pas –, mais il faut également se garder de ses propres biais – de son propre pouvoir – en usant au mieux de réflexivité. Quand on mène une recherche, de sujet travaillant sur un objet, on devient très souvent soi-même l’objet sur lequel on travaille.

Exercice d’admiration

J’admire les collègues qui parviennent à allier érudition et ironie, science et distance, rigueur et style. Mais je suis surtout profondément marqué par des auteurs littéraires qui ont une écriture : La Bruyère, Gracq, Cioran, Ellroy ou encore Despentes, mais aussi, et peut-être surtout, La Fontaine. Quand la cigogne réclame son dû au loup après avoir retiré l’os qui lui demeurait bien avant au gosier, le miraculé répond : « Quoi ! ce n’est pas encor beaucoup / D’avoir de mon gosier retiré votre cou ! ». Cette peinture de la tyrannie est teintée d’une ironie mordante, redoutablement efficace. Et elle vaut bien des écrits scientifiques.

Direction du numéro : Ronan Calvez
ISBN 979-10-92331-87-5
Nombre de pages : 162
17.00 euros