LESVI - Représentations et visibilités lesbiennes
Le projet LESVI – Représentations et visibilités lesbiennes est un projet de recherche participative financé par la région Bretagne dans le cadre du dispositif Recherche & Société qui vise à articuler les sciences et les arts. Nous avons donc croisé nos regards de scientifique, celui de la psychologie sociale, et d’artiste, celui du théâtre contemporain, sur la question de la construction identitaire lesbienne. Il s’agit pour nous de rendre compte de la façon dont la société française appréhende l’homosexualité féminine au travers de récits de jeunesse sur un temps relativement cours d’environ 80 ans. Face à une société toujours empreinte de discriminations et violences lesbophobes et contribuant à une forte invisibilisation des identités lesbiennes, il nous a semblé essentiel de réfléchir sur la dynamique visibilité-invisibilité. Pour ce faire, nous avons imaginé des passerelles entre nos deux univers de création (artistique et scientifique) afin d’interroger les formes de représentations du lesbianisme, tant artistiques que scientifiques ou de sens commun, qui circulent ou non dans la société française, et pourquoi pas, d’en produire de nouvelles.
Méthode : 22 entretiens semi-directifs ont été réalisés entre 2021 et 2023 en co-direction par la psychologue sociale et l’artiste auprès de lesbiennes âgé·es de 20 à 75 ans, résidant en région Bretagne. Ces entretiens ont été analysés individuellement par chacune des deux partenaires mais toujours sous le regard et les commentaires réflexifs de l’autre.
Les productions artistiques et scientifiques sont donc étroitement liées l’une à l’autre même si elles semblent donner lieu à des produits distincts : un spectacle-concert pour le théâtre contemporain, et pour le moment, un article et des communications pour la psychologie sociale. Leur intrication est toutefois visible dans la communication à deux voix faites en octobre 2024 à Lyon. Elle l’est également dans les deux communications différentes mais insérées au sein d’une même session organisée par la psychologue sociale : « Les lesbiennes sont-elles toujours socialement invisibles ? » lors des 22e Journées d’Études en Psychologie Sociale à Brest en novembre 2024.
L’injonction à l’hétérosexualité apparaît toujours présente. Quel que soit l’âge des interviewées, elles évoquent toutes l’invisibilité du lesbianisme :
soit par le non questionnement de l’hétérosexualité :
« c’était tellement évident qu'une femme allait avoir un mari un enfant » (75 ans)
« je devais être avec un mec » (64 ans)
« J’ai jamais remis en question le fait que je puisse être hétéro » (38 ans)
« comme une petite fille bien ancrée dans la société, j'ai grandi en pensant que j'aimais les hommes et que j'aurais un prince charmant » (24 ans)
« dans ma tête c’était le schéma typique : je serai comme papa et maman. J’aurai un mari, j’aurai des enfants, j’aurai une maison » (20 ans)soit par l’impossibilité perçue de ressentir de l’attirance pour des filles :
« je me souviens pas du tout en tout cas d'avoir pu penser au fait même d'être avec une fille, d'avoir des crush sur des filles » (40 ans)
soit plus directement par l’impossibilité perçue de ressentir de l’amour :
« je tomberais jamais amoureuse, c'était pas pour moi » (43 ans)
« j’ai eu l'impression que pendant tout un moment l'amour ne me concernait pas » (34 ans)
« Je me le répétais tous les soirs "Je ne vivrais pas l'amour, je ne vivrais pas l'amour" » (29 ans)
La peur est également présente dans le discours des interviewé·es :
- « j’avais trop peur pour le crier sur les toits et le dire (…) « J’avais peur d’être rejetée » (20 ans)
« Elles ont commencé à m'insulter par message. (…) Des trucs hyper violents, comme ça, complètement en plus hors cadre. (…) Ça faisait des story très homophobes » (24 ans)
« dire que je l'étais (lesbienne), pour moi, c'était connecté à perdre l'amour des autres, perdre l'amour de ma famille, perdre l'amour ou l'estime, ou même la potentielle estime des autres, des inconnus » (29 ans)
« si on avait envie de se tenir la main, oui bien sûr (…) Mais je crois qu'il y a des moments où on a eu peur quand même » (32 ans)
« À Paris, on n’est pas tranquille quand on se donne la main. » (33 ans)
« c’est plus le jugement des autres, qu’est le poids. » (44 ans)
Intervieweuse : « Tu n’as jamais eu peur que ce soit eux (tes parents) qui ne veuillent plus te voir ? » Interviewée : « Ben si c’est pour ça qu’on n’a pas posé de mots parce que je pense qu’il y aurait pu avoir ça » (75 ans)
Mais les interviewé·es témoignent de l’assurance gagnée au cours du temps :
- « à partir de là effectivement j’avais pas de problème à le dire. Donc pour moi c’était comme j’étais » (52 ans)
« nos amis nous prennent telles qu’on est, sinon ils nous prennent pas. » (51 ans)
« J'ai pas peur de perdre, si je dois perdre les gens pour cette raison-là, alors c’est qu’ils n’ont pas à faire partie de ma vie » (40 ans)
« je suis carrément assurée dans la personne que je suis, enfin d'ailleurs je lui dis "je suis lesbienne c'est comme ça" » (35 ans)
« "je suis comme ça, démerdez-vous si ça vous pose problème". C’est ça que m’a apporté le féminisme » (33 ans)
« Maintenant je ne m'entourerais pas de personnes pour qui c'est un problème. Des personnes qui sont homophobes transphobes c'est pas des gens avec qui j'ai envie de passer du temps fatalement » (24 ans)
Des extraits du spectacle :
« Nous sommes un chant
Antique, contemporain, futuriste.
Nos voix sont multiples,
Elles drainent dans leurs vocalises
La fusion d’univers, de tessitures et de
tonalités
A priori incompatibles, hérétiques.
Ce chant comble les failles de celleux
qui se sentent abandonnées.
De celleux qui n’ont pas de recours
extérieurs,
De celleux qui voient en elleux
l’aberration.
Nous sommes les pensées de fuite
des assignées-filles de bonnes
familles. »
Jacqueline : Je suis JACQUELINE. 1959. J’ai quatorze ans. Je traverse la grand’ route à quelques rues du collège sans rien regarder autour, le visage inondé de larmes. Les voitures pourraient bien m’écraser, de toute façon j’en ai plus rien à faire. Plus rien d’autre ne compte que cette dispute avec MIREILLE. Mon cœur est en bouillie, MIREILLE, en bouillie…
Mireille : Je suis MIREILLE. Février 1959. J’ai quatorze ans. Je rentre dans ma chambre à l’internat et déchire en morceaux de plus en plus petits la dernière lettre de JACQUELINE. Je ne lui parlerai plus jamais…
Je suis ALIX, 8 ans en 1996. Avec ma sœur, LAUREN, nous construisons des cabanes dans les bois. Nous sommes des indiens. C’est notre jeu préféré, les indiens. On est complètement dingos avec ça ! Ce qu’il y a de bien avec les indiens, c’est qu’il n’y a pas d’histoire de filles, y’a pas d’histoire de gars… Quand on joue aux indiens, on est des indiens quoi, c’est tout. Quasiment toutes les semaines nous regardons notre film préféré : Un Indien dans la ville. Je suis obsédé·e par la fille, SOPHIE, et moi, dans ma tête, Je suis Mimi-Siku.
Avril 2016. Fond de la salle B302. Lycée Jean Moulin à Roubaix. Pendant le cours d’histoire-géo qui n’en finira jamais, sur ma table, comme s’il s’agissait de ma propre chair, poussé·e par la honte et l’indicible de mes désirs tordus, je viens de graver à la pointe de mon compas : « À jamais seul·e sur Terre ».
Du côté des sciences humaines et sociales :
- Christèle Fraïssé, maîtresse de conférences en psychologie sociale
- Stage de Master 2 Psychologie (parcours RESPI) : Colas Reiffsteck
Du côté des arts et du théâtre contemporain :
- Jessica Roumeur, comédienne et autrice, Compagnie La Divine Bouchère, Brest
Les 22 entretiens réalisés dans le cadre du projet ont constitué la matière à partir de laquelle Jessica Roumeur a écrit un texte qui a été porté à la scène sous forme de concert-théâtral, et qui s’intitule : Monique es-tu là ?
Jessica Roumeur voulait donner à entendre une pluralité de voix racontant joies et souffrances rencontrées durant ces jeunesses lesbiennes (ou non) et transmettre énergie positive et lumineuse pour une lutte qui apparaît toujours nécessaire.
Cette création constitue également un espace-temps permettant de rendre hommage à tou·te· celleux qui ont été là avant nous et qui ont ouvert les chemins et les possibilités aux lesbiennes que nous sommes aujourd’hui.
Présentation du spectacle : Lors d’une séance de spiritisme technoïde, l’esprit de Monique Wittig – romancière, théoricienne, militante féministe et lesbienne – est invoqué. Et c’est une foule d’esprits lesbiens qui viennent se raconter. De cette pluralité de récits, s’élève un « nous » donnant du cœur et de la force. Cette cérémonie-concert converge vers l'ouverture d'un dancefloor auquel le public est convié afin de célébrer le corps lesbien dans toute sa pluralité.
- Écriture, conception et jeu : Jessica Roumeur
- Composition et interprétation musicale : Maclarnaque
- Collaboration à la mise en scène : Delphine Battour
- Scénographie : Camille Riquier
- Création lumière : Mari Giraudet
- Régie son : Adeline Mazaud
- Costumes : Youna Vignault
- Chercheuse associée : Christèle Fraïssé
- Administration : Madenn Preti
Les dates :
- 2024 :
Vendredi 16 février, La Maison du théâtre, à Brest.
Samedi 17 février, La Maison du théâtre, à Brest.
Samedi 20 avril, Un « genre » de festival, à Gindou
Vendredi 4 octobre, Festival La Gouinerie, Le Grand Cordel, à Rennes.
Vendredi 15 novembre, Festival Les Bisqueer Roses, Le Cellier, à Reims.
- 2025
Jeudi 10 avril, Le Tambour – Théâtre universitaire de Rennes.
Samedi 14 juin, Centre Henri Queffélec, à Gouesnou.
Mardi 8 juillet, salle Méridienne, Le Quartz, Brest, 17e Conférence Internationale sur les Représentations Sociales (CIRS) Le futur en représentations – se saisir de notre monde.
Articles
Fraïssé, C. (2025). Vécu lesbien : pratiques de régulation normative de l’(in)visibilité lesbienne. Psychologies, Genre et Société, 4, mis en ligne le 5 juin. https://dx.doi.org/10.71616/493
Communications
Fraïssé, C. (2024). Vécus lesbiens et régulation normative : entre se dire et ne pas se dire. Session « Les lesbiennes sont-elles toujours socialement invisibles ? », Colloque Dynamique de la recherche brestoise en psychologie sociale – 22e Journées d’Études en Psychologie sociale, Université de Bretagne occidentale, Brest, 21-22 novembre.
Roumeur, J. (2024). Un projet de recherche création « Monique es-tu là ? ». Session « Les lesbiennes sont-elles toujours socialement invisibles ? », Colloque Dynamique de la recherche brestoise en psychologie sociale – 22e Journées d’Études en Psychologie sociale, Université de Bretagne occidentale, Brest, 21-22 novembre.
Fraïssé, C. & Roumeur, J. (2024). L’(in)visibilité lesbienne : aux croisements d’expériences disciplinaires et de positionnements différents. Colloque Une approche sociétale des crises : quels défis méthodologiques ? GrePS, Lyon 2, Lyon, 16 et 17 octobre.
Débats
Fraïssé, C. & Roumeur, J. (2024). Représentations et visibilités lesbiennes. Discussion autour du spectacle Monique es-tu là ?, Festival les Bis’queer, Reims, 15 et 16 novembre.
Fraïssé, C. (2024). Des sexualités majoritaires aux sexualités minorisées : être lesbienne aujourd’hui ?, Débat Première du spectacle Monique es-tu là ?, La Maison du Théâtre, Brest, 16 février.