Université de Bretagne occidentale – Université de Lille
Universidad de Chili – Universidad de Playa Ancha
Laboratoires : CREAD – HCTI – STL - Collège International de Philosophie
En France actuellement, des inquiétudes pointent quant aux libertés académiques : évaluation standardisée des formations et des laboratoires par l’HCERES, annulation d’un colloque scientifique au Collège de France, généralisation des appels à projets formulés dans un vocabulaire technocratique, enquête sur l’antisémitisme dans l’enseignement supérieur proposée sans définition de ce terme ni méthodologie rigoureuse, ce qui conduit à des amalgames idéologiques.
Ces inquiétudes font écho à un contexte mondial caractérisé par un certain nombre de dérives autoritaires des démocraties libérales : « thérapies de choc » imposées par Bolsonaro aux Universités du Brésil, coups de tronçonneuse sur l’ensemble des services publics de Javier Milei en Argentine, projet de démantèlement du Ministère de l’éducation par le deuxième gouvernement Trump aux Etats-Unis. Ces phénomènes s’accompagnent d’une remise en question des libertés académiques, virant parfois à une véritable chasse aux opposants politiques dans les institutions universitaires. Ces phénomènes de restriction des libertés, couplés à des coupes massives dans les budgets dédiés à l’enseignement et à la recherche, nous appellent à donner de la profondeur à notre regard sur le présent, à le nourrir d’une réflexion philosophique et historique sur des épisodes ou moments marquants de l’histoire récente des institutions.
Le cas chilien apparaît comme un marqueur fondamental de cette histoire du néolibéralisme autoritaire, avec un processus accéléré de libéralisation de l’économie suite à la mise en place de la dictature du général Pinochet en 1973, instaurée par un coup d’Etat militaire d’une extrême violence, dans un pays profondément divisé. Aujourd’hui encore, le Chili représente à la fois un lieu de contestation très marqué contre les politiques néolibérales héritées de la dictature, comme l’a montré le mouvement social massif de 2019 à 2021 ; mais aussi un pays dans lequel l’héritage du régime militaire néolibéral est encore très vivant, comme en témoigne notamment l’actualité politique récente et la présence d’un candidat d’extrême-droite au deuxième tour des élections présidentielles de 2025. Aussi les liens entre néolibéralisme et autoritarisme politique ont-ils été placés au centre des travaux des chercheur.e.s chiliens depuis plusieurs décennies, avec une attention toute particulière portée aux effets de ces politiques sur l’institution universitaire en général, et sur la place qu’y occupe l’enseignement et la recherche philosophique en particulier. Ces travaux, non accessibles en français pour la plupart, sont pourtant très éclairants pour penser des phénomènes à l’œuvre aujourd’hui dans de nombreux pays du monde.
Aussi l’ambition de ce colloque international est-il de permettre un dialogue entre les chercheur.e.s français et chiliens quant aux effets du néolibéralisme et de l’autoritarisme sur l’Université, tout en interrogeant la consubstantialité de ces deux tendances, à la suite d’un certain nombre de travaux récents (Chamayou, 2018, 2020 ; Dardot 2021, 2022 ; Mérieau, 2025). Ce dialogue vise également à apporter des éléments d’éclairage sur un paradoxe quant à la mission critique de l’Université : comment, et selon quelles modalités de résistance, l’Université peut-elle effectuer sa mission critique quand l’autoritarisme politique l’en empêche ? Si l'université ne parvient plus à exister comme lieu d'élaboration d'une pensée critique lorsqu'elle se situe, de fait, dans une situation illibérale assumée comme telle, qu’en conclure : l’université doit-elle se résigner à ne pouvoir constituer un lieu de résistance que dans un cadre politique qui lui serait, en apparence, favorable ? Mais comment alors envisager et justifier sa fonction de contre-pouvoir, si cette fonction se trouve d’autant plus garantie - par l’Etat - qu’elle paraît moins nécessaire ? La question singulière de l’enseignement et de la recherche philosophique sera particulièrement travaillée : comment la philosophie peut-elle continuer à exister dans des institutions où la recherche fonctionne et est financée via des appels à projets, pilotés par des institutions néolibérales et évalués selon des critères d’efficacité, d’innovation, de performance ? Quels effets cette même injonction à l’efficacité, liée à la finalité de professionnalisation de l’Université, produit-elle sur l’organisation des études en philosophie, au Chili et en France ?
Aussi ce colloque réunira-t-il plusieurs générations d’universitaires chiliens et français : une première génération d’enseignants-chercheurs en philosophie, ayant vécu la dictature militaire et contribué à la mise en œuvre d’un réseau philosophique franco-chilien à partir des années 1970, réseau qui a notamment permis la circulation des idées et des livres depuis la France vers le Chili, sous un régime ayant fait disparaître la liberté académique ; mais aussi une nouvelle génération d’enseignants-chercheurs chiliens et français, qui interrogent à leur tour et dans un contexte politique et philosophique renouvelé, au Chili comme en France, la question de la mission critique de l’université et des obstacles contemporains à sa mise en œuvre.
Programme prévisionnel de la manifestation Jeudi 4 juin et vendredi 5 juin, salle B001
Jeudi 4 juin
Café d’accueil à partir de 13h30
14h Ouverture du colloque par le comité d’organisation (Louise Ferté, Nicolas Le Merrer, Marion Pollaert, Lucie Rey)
Session 1 - L’autoritarisme néolibéral et ses effets sur l’Université
Présidence de séance : Marion Pollaert
14h15-15h45
Pierre Dardot (Université de Paris Nanterre) : « Néolibéralismes autoritaires et fascisme »
Eugénie Mérieau (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) : “Les virtualités autoritaires des démocraties libérales”
Patrick Vauday (Université Paris 8) : « Economie de l'attention et temps de la réflexion »
16h- 17h30
Pierre-François Moreau (ENS de Lyon) : « Qui évalue les évaluateurs ? »
Nicolas Le Merrer (Université de Brest) : « Défendre les libertés académiques, mais encore ? Pour une conception réellement démocratique de l’université comme lieu d’élaboration de la pensée critique »
Guadalupe Deza (CAREF - Université de Picardie Jules Verne / Académie de Créteil) : « Les principes de neutralité et de liberté académique face au néolibéralisme »
Pause 17h30-18h
Session 2 - le réseau philosophique franco-chilien sous la dictature et jusqu’aujourd’hui
Présidence de séance : Lucie Rey
18h-19h30
Patrice Vermeren (Université Paris 8) : « Le philosophe énergumène (Vivre et philosopher au Chili sous la dictature militaire) »
Claudia Gutiérrez (Universidad de Chili) : « L'exil poétique et philosophique des humanoïdes chiliens »
Gustavo Celedón (Universidad de Valparaíso) : « Rapports philosophiques franco-chiliens à la fin des années 80 et au début des années 90 »
Vendredi 5 juin
Café d’accueil à partir de 9h
Session 3 : Néolibéralisme et autoritarisme au Chili - Perspectives contemporaines
9h15-10h30. Présidence de séance Nicolas le Merrer
Fedra Cuestas (Universidad de los Lagos) : « Mémoires du mai féministe (2018). Résistances contre le néolibéralisme et l'autoritarisme »
Carolina Avalos (Universidad de Playa Ancha) : « La philosophie séquestrée par le néolibéralisme : les chiliens Kayser et Peña »
Pause 10h30-10h45
10h45-12h. Présidence de séance Susana Villavicencio
Alejandro Bilbao (Universidad Austral de Chile, Fondecyt-Anid) : « Le néolibéralisme à l’Université chilienne »
Marcela Gaete Vergara (Universidad de Chile) : « Del pensar filosófico al pensamiento indexado. El lugar de la filosofía y su enseñanza en universidades sitiadas por el neoliberalismo » (en espagnol)
Déjeuner 12h - 13h30
Session 4 : Le système d’enseignement chilien face au néolibéralisme - à distance, en espagnol
13h30-15h. Présidence de séance : Louise Ferté - Échange avec le groupe de recherche “Saberes y prácticas de las Humanidades” de l’Université de Playa Ancha
Javier Ulloa (Universidad de Playa Ancha) : « Una aproximación a la neoliberalización de la educación en Chile » (à distance, en espagnol)
Patricia Flor de San Martín (Universidad de Playa Ancha) : « La enseñanza de la filosofía en Chile: Apuesta por un programa formativo crítico y situado desde la Universidad de Playa Ancha de Valparaíso » (à distance, en espagnol)
Yasmin del Pilar Díaz Saldes (Universidad de Playa Ancha) : « Procesos de acreditación como creación del “mercado de la calidad” en la educación superior chilena » (à distance, en espagnol)
Pause 15h-15h15
15h15-16h30. Présidence de séance : Patrice Vermeren - Conclusions du colloque
Carlos Ruiz Schneider (Universidad de Chile) : « Educación y política en Chile desde el fin de la dictadura : reflexiones para la actualidad » (à distance en espagnol)
Louise Ferté (Université de Lille) : « Enseigner la philosophie dans une institution marquée par le néolibéralisme. L’apport des écrits des philosophes chilien.ne.s »
Clôture du colloque à 16h30